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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Julien Cottereau, aaAhh BiBi

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

On dirait qu'on jouerait au diabolo avec un dindon à la place du diabolo !
On dirait qu'on ferait les équilibristes sur un fil de fer à 30 mètres de hauteur !
On dirait qu'on boirait un verre tout au fond d'une piscine !

Julien Cottereau possède ce don rare de nous ramener dans notre enfance, ce monde où tout est possible, ce monde où l'on peut faire ce que l'on veut, sans entraves, sans avoir besoin d'aucun matériel, sans rendre de comptes à personne. Un monde de liberté.
L'enfance...

Ce Bibi, (hommage au surnom du grand-père Cottereau) pénètre difficilement sur la scène.
Dans un hommage à l'immense clown russe Вячеслав (Слава) Иванович Полунин, je veux bien entendu parler de Slava, il affronte une véritable tempête, et nous plonge au plus profond de la tourmente. Que de difficultés pour arriver au centre du plateau de la salle noire du Lucernaire !

Ce type en costume à fines rayures va enfin trouver son habit de lumière. Un petit gilet rouge à brandebourgs dorés. Le monde du cirque est bel et bien là.

En trente secondes, il va nous préparer à ce qui va suivre.
Durant l'heure qui succède à ce premier tableau, nous allons assister à un formidable moment de rêve, d'onirisme, de surréalisme parfois.
Julien Cottereau, mis en scène par Erwan Daouphars, au sein de la scénographie astucieuse de Philippe Casaban est un merveilleux clown-mime-bruiteur.

Grâce à ces trois facettes artistiques, l'artiste circassien va nous inviter dans différentes saynètes, différents tableaux, différentes réalités parallèles.
Ces mondes que j'évoquais un peu plus haut, ces mondes où tout peut arriver.

Julien Cottereau mêle toutes ces disciplines pour nous émerveiller, certes, mais nous faire également beaucoup rire, avec des gags visuels ou sonores très réussis.

Dans une création musicale (chapeau à Rafy Wared et Ariski Lucas) constituée d'une multitude de séquences rythmiques, musicales ou bruitées avec plus ou moins de réverbération ou d'écho, sans jamais rien exprimer que différents bruitages réalisés avec sa bouche, il incarne ce type confronté à la fatalité des choses et des situations.
A la fatalité et à la dérision de la vie. C'est cette dérision qui va nous faire beaucoup rire !

Quel fantastique mime !
Deux situations m'ont véritablement fascinées.

Dans la première, il met son nez rouge et nous mime un violoniste en train de jouer.
Noir de deux secondes. Tour sur lui-même et réapparition à la lumière, sans nez rouge, les bras ballants.
Et moi de me dire : «bon, je sais où il a mis son nez rouge, dans la poche bien sûr, mais son violon, où l'a-t-il caché ?»

Faut-il avoir du talent pour nous «berner» de la sorte, faire croire à la réalité de ce violon qui pourtant n'existe pas.
Il y a là une vraie forme de poésie, celle qui nous fait imaginer et surtout rêver.

Et puis un autre moment m'a impressionné.
Il incarne à un autre moment un funambule qui doit descendre très rapidement de son échelle.
Si l'on demande à n'importe qui de mimer la descente rapide d'une échelle, on joue celui qui enlève les pieds des barreaux pour glisser avec les mains sur les deux montants. Et puis c'est tout.

Julien Cottereau, lui, va plus loin.
Parce qu'il va pousser le mime jusqu'au bout du bout de la logique du geste et du mouvement.
En faisant semblant d'arriver en bas, il va se frotter les mains et souffler dessus, parce qu'en glissant, il s'est brûlé.
Cette observation et cette décomposition de la gestuelle est la marque d'un sacré talent.

Le clown Cottereau ira quant à lui chercher des spectateurs, pour les faire jouer avec lui, les emmenant sur le plateau et dans ses mondes.
Les apprentis-mimes s'en sont fort bien tirés, hier soir. (Il faut quand même dire que les jeunes choisis au hasard font partie de l'excellente école de théâtre du Lucernaire.)

L'artiste travaille, certes, mais nous aussi.
Nous, il nous faut «décoder» ses petits bruits, ses imitations, ses gestes, ses mimes.
C'est à nous de nous rendre compte par exemple qu'il a dans ses bras un dindon. Mais c'est à lui, au préalable, de faire en sorte que la précision de ses mouvements, ses expressions faciales, ses mimiques, soient suffisamment lisibles.
Le contrat du mime relève de cette relation duelle.

Au final, cette heure merveilleuse tient du sens premier du mot Poésie.

Poiêsis pour les Grecs signifiait « création », du verbe poiein (« faire », « créer »).

Julien Cottereau est ce poète-créateur-là, ce type qui fait en sorte de vous extirper d'une réalité pour vous emmener ailleurs, souvent très loin, là où personne ne s'attend à aller.

Un spectacle époustouflant et incontournable !

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