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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Rosalie

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La chorégraphe Joséphine Tilloy et les deux danseuses Ghislaine Louveau et Léa Mecili nous ont proposé au Théâtre El Duende d'Ivry un passionnant spectacle.


Durant pratiquement une heure, il va être question d'interroger nos rapports à la féminité, à la séduction, à la sexualité également.
Ici, nous allons assister à l'appropriation par les corps en mouvement des codes qui régissent les instants destinés à plaire, à séduire, à être objet de désir et à désirer l'autre.

« 
I put a spell on you », hurle Screamin' Jay Hawkins dans les enceintes acoustiques.
Nous voyons apparaître deux corps qui vont finir par se rejoindre.
Deux corps au visage grimaçant, sur qui on aurait jeté un sort, celui d'être seuls, isolés, sans interactions avec l'univers, le cosmos.
(Des corps « normaux », au passage, pas ces archétype actuels, taille 34-36, filiformes et plus ou moins anorexiques qui de plus en plus et bien trop souvent peuplent uniformément les plateaux.)

Ces corps vibrent, n'arrêtent pas de tressauter, les bassins étant en perpétuel mouvement.
Ces corps tournoient d'abord sur eux mêmes dans une sorte de transe saccadée.

Il y a là quelque chose d'extrême dans cette façon d'utiliser les différentes parties du corps humain, pour aller trouver une expression ô combien énergique et aboutie du geste bougé.


Rapidement, la sueur apparaît.

Melles Louveau et Mecili ne ménagent pas leur peine.
Elles sont impressionnantes d'énergie, de force, de puissance.

Ces corps vont ensuite s'entremêler lentement, de l'avant-scène au lointain, en se roulant sur le sol, l'un sur l'autre. Une subtile et très précise chorégraphie sur une boucle rythmique tirée d'une danse de la Renaissance fait penser à un étrange et monstrueux reptile. Le serpent du jardin perdu ?

Les deux entités humaines vont ensuite chacune faire une sacrée découverte. Un objet défendu ?

Pour l'une, ce sera des colliers de perles, pour l'autre des chouchous colorés, qu'elles s'empresseront toutes deux de porter.
Des attributs féminins, des symboles de féminité.
Nous comprenons par la chorégraphie qui devient plus sensuelle et les mimiques des danseuses que ces perles et ces chouchous ravissent leurs nouvelles propriétaires.

Mais elle ne vont pas tarder à découvrir un autre élément féminin entre tous : de l'eau.
Dans cette eau, on devine un objet que nous avons du mal à tout d'abord identifier.
Il s'agira d'étonnantes prothèses de lèvres on ne peut plus pulpeuses en silicone orange.
De celles qu'on trouve dans certaines boutiques très spécialisées. (Je ne vous fais pas un dessin...)
« 
Pour gommer les rides et pour le plaisir des hommes ! »  Tel est argument de vente de ces deux objets, m'informait la chorégraphe à la sortie du spectacle.

Elles vont s'en affubler durant le reste du spectacle, ce qui au passage est une sacrée performance.
Ceci leur fait une bouche « monstrueuse », ouverte, offerte, pourrait-on même fantasmer...

La danse devient alors de plus en plus sensuelle, voire de plus en plus provocatrice, nous sommes bien dans une découverte de la sexualité, du besoin de désirer et d'être désiré(e), reprenant les stéréotypes corporels associés.
Les petits manteaux en matière plastique transparente, les ceintures-obi à grands nœuds que les deux jeunes femmes revêtiront confirment cette appropriation des codes de la séduction.
Les mouvements apparemment désordonnés des mains se transforment alors en caresses.

La musique itérative, répétitive et lancinante de Hugues L. contribue à nous plonger dans ce monde étrange et exacerbé.

Joséphine Tilloy a demandé énormément à ses deux danseuses.
Ghislaine Louveau et Léa Mecili m'ont subjugué.
Les deux artistes nous évoquent avec beaucoup de justesse et de précision cette sensualité et ce désir érotisé du propos de cette pièce.
Elles parviennent à nous faire oublier leur technique pour nous plonger complètement dans l'univers onirique et d'une certaine manière poétique de Rosalie.

Des applaudissements très nourris ainsi que de nombreux rappels ont salué très logiquement cette fascinante entreprise artistique.
Je ne manquerai pas de vous prévenir lorsque sera redonnée (elle le sera à coup sûr...) cette intense et très belle chorégraphie.

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