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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

My body is a cage

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

J’sais pas c’qui y a-aaaaaa…. J’suis raplaplaaaaa… Ra-pla-pla !
Exténué, fourbu, lessivé, crevé…
En un mot comme en cent, fatigué !

C’est en effet de fatigue dont va nous entretenir Ludmilla Dabo, dans un remarquable et brillant spectacle écrit avec talent et passion, où le fond va disputer à la forme en matière de totale réussite.

La fatigue, parce que oui, il arrive à Melle Dabo d’être vannée.
Quand le corps se referme dans sa cage, comme chantait naguère Peter Gabriel…

Au cours de ce spectacle en très grande partie musical, elle va très intelligemment et très subtilement nous tendre un miroir cathartique : cette fatigue commune à nous tous, nous autres pauvres représentants du genre humain, appartenant à nos sociétés que l’on dit plus modernes les unes que les autres, qu’en savons nous vraiment, qu’en faisons-nous, qu’en tirons nous ?

Nous sommes conviés à partager une vertigineuse et passionnante réflexion sur le sujet.

Bienvenue dans ce cabaret féminin, dans lequel une DJ en top en lamé (la compositrice, chanteuse et comédienne Aleksandra Plavsic) joue le remix par Cosmo Vitelli du Bateau blanc, de Sacha Distel.
Le ton est immédiatement donné : « le jour se lève, j’ai très mal dormi ! » sur une rythmique binaire de braise.

Les très nombreux projecteurs (coup de chapeau à l’ingé-lights Kévin Viard) illuminent le plateau.
Les girls apparaissent !
La paillette, nous voici !

Ludmilla Dabo et ses camarades de jeu nous embarquent dans tous les codes et les clichés du music-hall et des revues.
Maquillages outrés, robes moulantes, perruques imposantes, impossible de s’y tromper.
Ces personnages sont des artistes.
Ce sont également des femmes. Exclusivement. Nous comprendrons un peu plus tard.

Dans un abattage jubilatoire, grâce à une réelle vis comica, la meneuse de revue qu’est l’auteure du spectacle s’en donne à cœur joie.
Nous rions aux larmes à ses ruptures, à ses grands yeux faussement étonnés, ses double-takes, ses envolées discursives, ses railleries, ses rires sonores ou encore ses adresses au public.

 

Et puis la voix de Ludmilla...
Une voix ronde, chaude, profonde, grave, qui me provoque des frissons dans le dos à chaque fois.
Une voix sensuelle au possible.

« Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? » demande-t-elle au public. (Votre serviteur ne s’est pas fait prier pour répondre, ce qui a conduit à une improvisation épatante de la meneuse.)

Grâce à cette question, les comédiennes vont libérer la fatigue, la définissant, l’expliquant, en donnant des exemples parfois hilarants.
La rumba électrique « C’est le mal du travailleur » est à la fois drôlissime et empreinte d’une réelle acuité.

 

Car ce spectacle musical nous propose une vraie vision sociologique du phénomène.
Une sorte de carte mentale en 3D, qui va faire le tour des multiples tenants et aboutissants de la fatigue.

En évoquant également bien des paradoxes.

Travailler, c’est exténuant, mais ne pas travailler et essayer de trouver du boulot aussi.

Les autres girls sont toutes formidables.
Les chorégraphies millimétrées conduisent elles aussi à bien des fou-rires.
Toutes se dépensent sans compter. La sueur ruisselle, beaucoup de calories sont dépensées…

L’histoire de l’homme qui ne voulait plus se lever est racontée de façon impayable par Alvie Bitemo !

Et puis, vient la dernière partie, qui n’est pas la moins intéressante.
Le combat.

La lutte de nos sœurs pour revendiquer le droit à la fatigue, la dénonciation de la pression sociale, notamment et surtout subie par les femmes.
Etre fatiguée et l’assumer, être crevée et faire avec, sans rien cacher ni taire, sans avoir de comptes à rendre à personne. Ne plus être fragilisée parce qu’épuisée.
Etre lessivée pour mieux repartir à l’assaut du quotidien.

La forme change alors, le show dans le spectacle se termine, les strass et le glamour disparaissent, et le long monologue dit de façon magnifique par Anne Agbabou Masson fait qu’on entend voler les mouches dans la salle.

Une dernière chanson qui conclut en beauté, comme un message d’espoir, puis c’est le noir final.
Les applaudissements en rythme et les multiple bravi témoignent de l'enthousiasme et du très grand plaisir pris par les spectateurs.

 

Cette remarquable et on ne peut plus originale entreprise artistique est de celles qu’il ne faut absolument pas manquer !
Ruez-vous à La tempête.
Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas !

Quant à moi, je vais me coucher...

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