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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Diane Self Portrait

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

« Je suis Diane Arbus ! Ca n'est pas tout à fait rien, je vous assure ! »

Diane Arbus. 1943-1971.
C'est cette figure de la photographie américaine, célèbre notamment pour avoir photographié au réflex 6x6 bi-objectif des inconnus dans la rue new-yorkaise, qui va clore la trilogie américaine de Fabrice Melquiot, après Pollock et Pearl.


Des inconnus, donc, qu'elle va immortaliser.

Des hommes et des femmes qui sans elle, n'auraient jamais été couchés sur la pellicule argentique. Des hommes et des femmes qui ne rentraient pas dans les conventions de l'Amérique d'alors.

Cette pièce de Fabrice Melquiot, commandée et mise en scène par Paul Desveaux, n'est pas un biopic.

Ce qui va se jouer ici, c'est beaucoup plus, c'est avant tout le rapport que nous pouvons avoir à l'image et à la différence.
L'image argentique, bien entendu, l'image que l'on crée, l'image qu'on a développée à la lumière inactinique et qui en dit beaucoup sur soi.

Mais également et peut-être surtout l'image des autres, l'image que l'on a des « autres différents », ceux qui ne sont pas comme nous. Tout ceci sera également abordé de manière bien subtile.

La vision des autres qui aboutit sur la vision que l'on a de soi, et qui peut pousser à l'irrémédiable.
J'en veux pour preuve le début de la pièce, qui va nous montrer la toute fin de cette immense artiste.
Une baignoire. Diane et son bras qui dépasse...

Nous comprenons immédiatement.

L'image d'aujourd'hui, après l'image des années 70, également...
« Un jour, les gens seront devenus tellement cons qu'ils échangeront des photos de chiens contre des photos de chats. Ce sera leur passe-temps favori » fait dire l'auteur à son héroïne...

Seront également abordés la place et le « métier » de l'artiste, le rapport à la technique, à la célébrité...

Une nouvelle fois, Paul Desveaux a su transposer la grande qualité d'écriture de Melquiot, grâce avant tout à une distribution aux petits oignons, qu'il dirige avec une grande précision.
Il réussit la gageure de faire bouger des comédien·nes pour nous parler de l'immobilité supposée de la photo.
Ou quand le mouvement évoque la chose supposée fixée.

Diane Arbus, c'est Anne Azoulay.
La comédienne donne une sacrée épaisseur à son personnage.
A la fois toute en fragilité et toute en force, elle parvient à restituer le caractère ambivalent et presque bipolaire de l'artiste.
Melle Azoulay fait passer quantité d'émotions. J'ai été vraiment accroché par ce qu'elle nous raconte, et notamment dans ses rapports avec la famille. Ses adresses au public sont épatantes. (Je n'en dis pas plus...)

 

Deux comédiens jouent chacun deux rôles.
D'une part la mère biologique et celle « spirituelle », d'autre part, le père et le mari.
On comprend évidemment très vite par ce parti-pris dramaturgique les tenants et les aboutissants psychologiques voire psychanalytiques de la destinée de la photographe.

L'immense Catherine Ferran, Sociétaire honoraire de la Comédie Française, campe donc deux figures ô combien remarquables.
Une mère acariâtre, castratrice, ainsi qu'une professeure de photographie intransigeante et sans concession.
La comédienne est une nouvelle fois fascinante. (Oui, je viens d'écrire un pléonasme.)

Il fallait un « freak » pour incarner la figure de ceux que photographiera Diane Arbus.
Jean-Luc Verna est Jack Dracula, un tatoué, un vrai.
Dans une scène irrésistible de drôlerie, il joue ce type que rien ne prédestinait à participer à un shooting.

Le comédien nous impressionne et nous fait rire.
La scène nous questionne également quant à la notion de modèle. La photographe a besoin d'un sujet qui va devenir devant son objectif un objet.
Tout ceci est très réussi et fonctionne à la perfection.

Il reviendra dans une deuxième très jolie scène pour.... Allez donc aux plateaux sauvages pour en savoir plus...

Michaël Felberbaum est à la guitare électrique demi-caisse, pour jouer de longues notes et accords presque plaintifs, ou bien des standards de jazz de l'époque.

Il faut noter qu'un grand nom de la photographie actuelle, Christophe Raynaud de Lage, bien connu des théâtreux, a apporté son expertise à l'entreprise.

Un savoir-faire technique, donc, et ses magnifiques portraits en noir et blanc, projetés sur le grand rideau de fils au lointain.

 

Je vous conseille vraiment d'aller assister à une représentation de cette pièce qui ouvre la saison 20-21 des Plateaux sauvages.

C'est un spectacle intense, pédagogique (j'avoue que je ne connaissais que très peu Diane Arbus), et qui propose une vraie réflexion, avec de réelles et très actuelles interrogations quant à l'image qui ne bouge pas mais qui en dit tellement.


Un moment de théâtre très réussi.

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