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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Iphigénie

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La mer qu'on ne voit pas danser. La mer étale...
Les rues que l'on ne sent plus vibrer. Le confinement fatal...

Aulis. Paris. Deux mondes arrêtés.

Deux mondes qu'il va falloir remettre en mouvement, d'une manière ou d'une autre.

Deux mondes qui vont exiger un sacrifice.
Avec la fameuse question que le grand Racine nous pose depuis presque 350 ans : qu'est-ce que chacun d'entre nous est prêt à sacrifier pour que son univers personnel fonctionne mieux ?

C'est sous cet angle que Stéphane Braunschweig a axé sa vision de cette pièce assez rarement montée, en établissement un judicieux parallèle entre cette histoire se déroulant en Aulide, et la situation sanitaire actuelle.

Au fond, ce sacrifice que demandent les dieux grecs, ne ressemble-t-il pas à ce que nous avons connu très récemment : faut-il sacrifier l'une des plus importantes libertés individuelles, celle d'aller où bon et quand bon nous semble, pour instaurer un confinement sensé venir à bout de la pandémie ?

D'où, peut-être, la scénographie, que l'on doit elle aussi au patron des lieux, qui va établir une sacrée distanciation entre les spectateurs.

Nous entrons dans la salle Berthier, et nous avons la surprise de trouver fixées au sol des paires de chaises blanches, en lieu et place des traditionnels gradins.
(Attention : elles sont très inconfortables. Si vous disposez d'un coussin personnel, n'hésitez pas à vous en munir...)

Et puis un dispositif bi-frontal, qui à mon humble avis, ne sert pas à autre chose que de séparer et d'éloigner un peu plus les spectateurs. Démonstration de la distanciation sociale.

Oui, une nouvelle fois, les amateurs de profils de comédiens vont se régaler.
C'est de cette façon, et presque uniquement, que nous les verrons évoluer.

Au lointain, un gigantesque écran, avec un plan fixe nous montrant la mer d'huile. (Ceci reprend d'une certaine manière le dispositif de Michael Marmarinos, dans sa mise-en-scène de Phèdre à la Comédie-Française, en 2014.)

Sur le plateau des ateliers Berthier, de remarquables comédiens, donc. De profil, certes, mais remarquables !
Le metteur en scène a su réunir une formidable distribution (en alternance) qui va rendre le propos racinien passionnant.

Les costumes contemporains sont stricts (nous pourrions nous trouver dans un cabinet ministériel, avec une palanquée de hauts-fonctionnaires). Tout le monde est en pantalon, hommes et femmes. La journée de la jupe n'est pas pour maintenant.

Dans des nuances de noir, gris, plus le blanc immaculé et virginal, (par trois fois seulement, le rouge fera son apparition), les comédiens évoluent dans une mise en scène elle aussi stricte, presque austère, sans artifices de mauvais aloi.

Hier soir, la petite troupe nous a plongés de très belle manière dans les méandres des passions et des émotions de ces personnages.
De façon brute, intense, intransigeante, ils nous déroulent le peu d'action de la pièce.
Il est impossible de se détacher des 1794 alexandrins et 2 octosyllabes du texte.

Cette pièce, tous ceux qui sont venus assister à cette première, la connaissent. Son texte, le mythe, et surtout sa fin.

Et pourtant, j'ai été tellement accroché à ce que je voyais et ce que j'entendais que je me suis même pris à imaginer que peut-être, le sacrifice final n'aurait pas lieu, le sang ne coulerait pas, que peut-être, tout pourrait s'arranger.

De nombreux et très beaux moments parsèment ces deux heures et quinze minutes.

Suzanne Aubert est une frêle Iphigénie à la fois soumise et révoltée. Elle est on ne peut plus crédible dans ce mélange de douceur et de force, elle nous montre bien l'intransigeance et le tiraillement du personnage.
Ses scènes (de pré-ménage) avec Achille sont épatantes.

Un Achille incarné hier par Thibault Vinçon qui confère au héros de la guerre de Troie une réelle épaisseur et une grande profondeur dans la rage, la colère et la détermination à vouloir éviter l'inévitable..
Le couple m'a beaucoup ému.

Claude Duparfait porte une nouvelle fois très bien son nom...
Son Agamemnon est magnifique de fatalisme, de résignation, puis de désespoir aboutissant à vouloir sauver sa fille.
Il se tient souvent légèrement voûté, genoux un peu fléchis, comme abattu, portant sur ses épaules le poids du Destin.
Une composition épatante qui met lumineusement en avant les ressorts psychologiques du personnage.

Anne Cantineau en Clytemnestre et Chloé Rajon en Eriphile sont elles aussi irréprochables dans leur rôle, chacune à sa façon campant ces femmes elles aussi confrontées à la terrible fatalité.

Coup de chapeau également à Sharif Andoura, en Ulysse fier-à-bras, allié d'Agamemnon. L'une de ses répliques nous fait rire. Je n'en dis pas plus.

Et le vent de souffler à nouveau... La guerre de Troie aura bien lieu...
Quant à la fin de la pandémie, c'est une autre paire de manches...

On l'aura compris, Stéphane Braunschweig réussit pleinement à actualiser cette tragédie, démontrant ainsi sa confondante modernité, sans pour cela avoir eu besoin de faire réécrire le texte. (Suivez mon regard tempêtueux...)

Il vous faut vraiment aller aux Ateliers Berthier afin de découvrir cette vision inspirée d'un grand classique.

 

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