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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Anéantis

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Apcalypse now, still and always !

En invitant Simon Delétang à délaisser pour un temps son Théâtre du Peuple, à Bussang, afin de monter la première pièce de Sarah Kane, écrite à l’âge de 25 ans, Eric Ruf fait par là-même entrer la dramaturge britannique au Répertoire du Français.

Ce faisant, les spectateurs du Studio Théâtre vont devoir, pour mériter la catharsis que délivre cette œuvre coup de poing, réaliser un énorme effort de distanciation.
Car cette pièce, créée à Londres en 1995, est de celle qui secouent et qui nous soumet à une véritable exigence : celle d’accepter de voir de façon nouvelle une terrible réalité, afin de comprendre notre humanité, afin d'approcher de quoi l’homme est dramatiquement fait.

Cette pièce est une véritable apocalypse.
Au sens premier du terme.
Au sens étymologique grec : l’apokàlupsis, « l’action de révéler », dérive lui-même du verbe apokaluptein, « découvrir », ou « dévoiler ».

Sarah Kane dévoile l’ultra-violence et le chaos dont sont capables les hommes.

La violence et la sexualité vécus conjointement comme un véritable nihilisme, (la forme ultime du romantisme, selon l’auteure), mettant à nu une humanité incapable d’exprimer son amour, condamnée par là-même à s’auto-détruire.
Car ne nous y trompons pas : ces hommes qui vont se livrer à de terribles exactions ne sont que des hommes. Avant tout des hommes, eux-mêmes victimes de blessures profondes.

 

Une chambre d’hôtel.
Avec pour décoration la reproduction au mur d’une scène dyonisiaque d’initiation aux futures mariées, issue d’une fresque retrouvée dans les décombres de Pompeï, qui comme chacun sait vit sa population éradiquée. Le message est on ne peut plus clair.

Un couple entre.
Lui est l’archétype du salopard, raciste, sexiste, machiste. Elle va se refuser à lui.
Il va perpétrer ce crime abject qu’est le viol.

 

Le bourreau va se retrouver victime.
Le pays est en guerre…
Les grondements des bombes (accentués de façon par les vibrations des bus et des métros qui passent non loin du Studio Théâtre, l’effet est saisissant...), les grondements de plus en plus proches l’attestent.

Un soldat fait irruption dans la chambre.

Sarah Kane développe son propos « de la graine à l’arbre ».
La violence au sein d’un couple est étendue à la violence de la guerre. En 1995, en Bosnie, on sait que l’Homme se livrait à de terribles exactions sur ses semblables.

Et des scènes insoutenables, notamment des scènes de cannibalisme hallucinantes, on en trouve, dans « Anéantis »…
Les didascalies, dites d’une voix neutre par Sylvia Bergé, sont par moment insoutenables.

Simon Delétang a choisi de ne rien montrer.
Ce faisant, c’est nous autres, les spectateurs, qui allons devoir faire le job.
A nous d’imaginer l’inimaginable. A nous de penser à l’impensable.
A nous de voir ce qui n’est pas montrable.

La démarche fonctionne, vous pouvez me faire confiance…
Tout au long de la pièce, ce travail indispensable pour mesurer vraiment ce dont est capable l’humanité fait qu’on s’enfonce de plus en plus dans son siège, sidérés, effarés, mais édifiés, au sens premier.
Cette violence qui va en s’intensifiant, elle ne l’a pas inventée, Sarah Kane. C’est celle de nos semblables.

Une gigantesque explosion va tous nous secouer.
Le décor évolue.

Simon Delétang fait lumineusement déboucher cette violence sur une scène magnifique de pieta.
Le soldat tient sa victime tel un christ martyrisé.

Dans une troisième partie, le chaos atteint son paroxysme. La désolation, la cendre…
Avec au lointain, un mot. Un seul. Le titre anglais de la pièce.
« Rien qu’un mot sur une page et le théâtre est là », affirmait Sarah Kane.
Blasted.
Explosés, soufflés. Anéantis.

Elise Lhomeau, Christian Gonon et Loïc Corbery vont nous sidérer et nous embarquer de façon magistrale dans cette heure de violence mêlant un Eros dévoyé et un implacable Thanatos, unis pour le pire.

Mis en scène à la fois au scalpel et au fusil-mitrailleur, les trois comédiens nous mènent la vie dure.
Les trois sont époustouflants. Purement et simplement.
L’ovation qui les accueille une fois les lumières rallumées ne laisse planer aucun doute à ce sujet.

Et l’espoir dans tout ça ?…

Grâce à un petit détail, à la toute fin de la pièce, Simon Delétang semble nous dire qu’on peut reconstruire sur les ruines.
Et pourtant, depuis la Bosnie en 1995, les exactions humaines se sont-elles arrêtées ?

Cette pièce, qui fit scandale à sa création, a été depuis « réhabilitée » à sa juste valeur.

C’est un véritable choc qui nous est proposé, un intense moment de théâtre coup de poing, dont il faut un bon moment pour se remettre.
L’un de ces moments pourtant nécessaires et indispensables.

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