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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

L'ordre du jour - réactions en chaîne

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Vingt-quatre.
Ni plus ni moins.

En ce 20 février 1933, les vingt-quatre plus importants capitaines d'industrie allemands sont réunis par Hermann Göring.
Il y a là die Herren Krupp, von Opel et consorts, avec notamment les patrons d'Agfa, Telefunken, IG Farben, BASF, Allianz, Siemens...

L'ordre du jour est simple : soutenir financièrement le parti nazi pour les prochaines élections.
Les compensations issues de ces marchandages et combinaisons d'intérêt suivront plus tard : les marchés générés par la guerre, la main d'œuvre à très bon marché des déportés et internés des futurs camps en enrichiront plus d'un : « les entreprises ne meurent pas comme les hommes »...

Tel est le point de départ du roman d'Eric Vuillard, prix Goncourt 2017.

Il nous montre ces réactions en chaîne qui vont aboutir à la catastrophe, à l'horreur.
Tout n'est pas arrivé par un simple claquement de doigts...

Dominique Frot connaît bien Vuillard : celle qui a travaillé notamment avec Peter Brook, Thomas Ostermeir, Luc Bondy ou encore Claude Régy, celle-ci fait entendre la pensée de l'auteur depuis son premier livre, voici près de quinze ans.
Cette pensée est faite pour être entendue, se prêtant admirablement à l'oralité.

La comédienne arrive à jardin. Chemisier blanc strict, pantalon noir.
Elle se plante devant nous. Immobile, les bras le long du corps.
Elle nous observe, nous le public.
Nous le peuple. Les humains. L'humanité.

Et puis sa voix grave et rocailleuse s'élève. Elle dit les mots de Vuillard, et leur musique implacable qui dissèque ces événements qui s'enchaînent.
Elle pleure.

Impossible de se détacher d'elle.
Elle nous assène froidement ce qui s'est passé, en reprenant les différents moments du roman.
Cette réunion d'industriels, donc.
Une autre entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg le 12 février 1938 à Berchtesgarden.
Le repas à Londres au cours duquel Ribbentropp abuse de la politesse de Chamberlain...

Et l'Anschluss... L'annexion de l'Autriche très consentante par l'Allemagne nazie.

« Un viol ? Non, une noce... »

Les mots s'élèvent, graves, impitoyables.
Les enchaînements tragiques sont mis en évidence, la comédienne nous fait comprendre les rouages de la machinerie infernale.

Les silences sont lourds de sens, à la fois parlants et pesants.
Parfois des notes de piano que l'on doit à Eli Frot s'élèvent, soulignant gravement les propos de la comédienne.

« L'inhumain, ça n'existe pas ! », nous dit-elle en descendant parmi nous.
Ce sont bien les humains qui produisent cette inhumanité...

Sur l'écran sont projetés les tableaux de Jean-Pierre Guillard, représentant ces humains, ces hommes et ces femmes autrichiens qui n'accepteront pas l'inacceptable, notamment en se suicidant.
Elle les évoque avec beaucoup de force, de sensibilité et d'émotion.

Ce spectacle, d'une intensité assez rare, est intransigeant.

Dominique Frot a su remarquablement oraliser l'écriture de Vuillard, en ne perdant jamais de vue, nous dit-elle très justement que « cette parole peut s'énoncer comme si elle était là, maintenant, en train de se penser, de se réaliser ».

Un sacré moment de théâtre !

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