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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La cicatrice

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

« Non, Jeff, t'es pas tout seul,

Mais tu fais honte à voir... »


La honte... Il a honte, Jeff... En raison d'un bec-de-lièvre.
Jef... Jean-François... « Grosses lèvres » pour ses camarades de classe.
Une cicatrice...

C'est le chanteur Pierre Lozère, par l'intermédiaire de son dernier disque faits d'accords uniquement majeurs, et de son monde très fantasmé de l'enfance heureuse, qui accueille le public dans le gymnase Auguste-Renoir, deuxième scène de ce Paris OfFestival.

Ainsi qu'un chronomètre réglé à 60:00 sur le cyclo noir du lointain.

C'est le temps qu'il faudra à Vincent Menjou-Cortès pour nous raconter cette histoire tirée du roman éponyme de Bruce Lowery.
Il faudra bien ça. Toutes les secondes vont compter.

Le comédien apparaît, pantalon rouge, chemise à carreaux assortie, pour se planter devant un micro, sur une minuscule estrade.

 

Nous voici devant un jeune élève qui réciterait une poésie, bien appliqué, les deux mains posées sur les cuisses.
Nous voici devant un comédien qui jouerait dans un stand-up au second degré, la tête levée, faussement crânement.

Top chrono.

Vincent Menjou-Cortès nous attrape et ne va plus nous lâcher durant 58 minutes et 20 secondes.
Ce qu'il raconte m'a fasciné.

Nous allons découvrir l'histoire de ce très jeune garçon, avec ce détail physique, ce bec-de-lièvre, cette cicatrice « infamante ».

Non, M. Lozère, l'enfance n'est pas forcément heureuse.
Cette différence, ce léger handicap vont provoquer bien des moqueries, des railleries, des coups également, de la part des camarades de classe.
Perte de confiance, perte de l'estime de soi, manque de soutien et d'empathie, il souffre, Jeff.

Ce ne sont pas les adultes de son entourage qui vont atténuer ces souffrances-là.
Le regard porté sur les parents, ou encore sur Mme Martel, l'instit « à la voix rauque et aux cheveux rendus ternes par l'enseignement », ce regard est également implacable.
Pas question d'attendre du réconfort de ce côté.

Mais ici, pas de manichéisme.

Il n'y aura pas d'un côté les gentils, et de l'autre, les méchants.
L'enfance vue par Bruce Lowery n'est pas un monde merveilleux d'innocence immaculée.
Le pervers polymorphe de Tonton Sigmund, il connaît.

 

Jeff va commettre une faute.
Oh, pas une immense faute, certes, mais un tout petit larcin, qui va provoquer sa descente aux enfers.
Les conséquences de cette bêtise seront irrémédiables.

Derrière son micro, sans bouger ou très peu, sans une seule variation d'éclairage, le comédien enchaîne un texte remarquablement écrit et traduit, avec au passage un imparfait du subjonctif.

Ce texte au scalpel relève du procès-verbal : les faits, rien que les faits.
Impossible de s'en détacher.

 

La descente aux enfers est décrite minutieusement, sans concession, sans affect, presque.
Tout le public montre de l'empathie envers le héros.
Vincent Menjou-Cortès nous raconte tout ceci à la première personne du singulier, et de bien belle façon, apparemment un peu maladroite.
Mais cette fausse maladresse vient renforcer le côté douloureux de cette histoire.

Des imitations (celle de l'instit' est épatante et provoque des rires), des accents et des intonations différentes nous permettent de visualiser parfaitement les différents personnages.

Une question se pose assez vite.
Comment tout ceci va-t-il finir ?

Tout ceci va se terminer par la sortie du plateau du comédien durant une minute et vingt secondes.
C'est long, une minute et vingt secondes, alors que le temps défile devant vous par l'intermédiaire du chrono.

Ce temps « vide » sera d'une force inouïe.

Plus que n'importe quel texte. Plus que n'importe quels mots.

Ce spectacle sans concession est de ceux qui racontent les blessures qui refont surface, les souvenirs douloureux qui doivent être exprimés.
Les confessions d'une enfance meurtrie.

C'est un très beau et très réussi moment de théâtre.

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