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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Massacre

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Où sont les cerfs ?
Dans la pièce de Lluïsa Cunillé !
Vraiment ? En est-on vraiment certain, de la présence de ces représentants de l'espèce Cervus Elaphus ?
Allez savoir...


L'auteure catalane a écrit un véritable thriller contemporain, qui ne pouvait que séduire le metteur en scène Tommy Milliot, lui qui s'attache dans son travail à « parler du temps dans lequel on vit en relayant la parole d'un auteur », et à mettre en lumière « des écritures qui parlent d'aujourd'hui ».

Cette pièce de Lluïsa Cunillé est une pièce troublante.
Elle nous propose un théâtre de l'énigme. Un théâtre dans lequel nous allons devoir émettre des hypothèses, et nous faire nos propres avis.

Un hôtel isolé, en montagne, à plusieurs kilomètres du premier village, qui va très bientôt fermer définitivement. La population a déserté les lieux, suite à l'implantation d'une usine et d'un asile.


Nous allons faire la connaissance de deux femmes.
La dernière cliente, et la propriétaire de l'hôtel. Très peu d'informations à leur sujet nous sont données. D'ailleurs, dans le texte, l'une est « D », l'autre est « H ».
Elles entament devant nous une discussion, d'apparence anodine.

Très vite, nous allons nous rendre compte du mystère, du trouble, de la gêne qui entoure ces dialogues au sein de ce huis clos.
Plusieurs éléments nous conduisent à un sentiment d'oppression : la lumière très faible du salon dans lequel elles se trouvent, des nappes synthétiques en fond sonore, tel un ostinato sourd et lancinant, le décor très minimaliste avec une fenêtre-tableau sur le mur du fond aux formes étranges et mouvantes.
On ressent très vite une forme d'angoisse, d'abord latente, puis de plus en plus évidente, d'autant que bien des questions sont laissées sans réponses.

Et puis, il y a la construction de la pièce.
Beaucoup de silences, plus ou moins lourds de sens, alternent avec les phrases prononcées, générant ainsi un rythme très particulier. Des variations très subtiles émaillent le texte, qui déstabilisent plus ou moins consciemment les spectateurs.

Construction très aboutie également, avec l'apparition du troisième personnage, « A ».
Un homme, qui prétend avoir écrasé un cerf et qui demande un fusil à l'hôtelière pour abréger les souffrances de l'animal.


Qui est-il cet homme ? Là encore, une progression dramaturgique va faire en sorte que nous puissions avoir quelques éléments de réponse.
Jusqu'au final, qui justifiera le titre de la pièce.

Trois comédiennes et comédien, irréprochables comme à l'accoutumée, incarnent ces personnages énigmatiques et ambivalents.
La direction d'acteurs de Tommy Milliot va leur permettre un travail très fin. Ici, il s'agit vraiment d'aller jusqu'à « l'os » du texte.

Clotilde de Bayser, la cliente et Sylvia Bergé, l'hôtelière parviennent totalement à incarner ces deux femmes.


Leur jeu est basé sur les non-dits, ou plus exactement les « peu-dits ». De dialogues volontairement assez anodins, elles parviennent à tirer une part de mystère, de trouble.
Les deux nous déstabilisent, pour notre plus grand plaisir. On ne sait trop sur quel pied danser, avec leurs deux interprétations. Nous devons émettre en permanence nos propres hypothèses.

Et puis Nâzim Boudjenah est cet homme qui surgit dans la nuit et qui va bouleverser les rapports déjà ambigus des deux femmes.
Le pensionnaire de la Maison est à son habitude très impressionnant.
Son rôle est assez court, et pourtant, il parvient à établir une progression très angoissante, savamment dosée.

Il rend parfaitement son personnage assez effrayant, avec un ton doucereux, sans jamais pousser le curseur, sans presque jamais élever la voix.
Une scène de massage m'a fait froid dans le dos. (Et non, je n'en dirai pas plus.)

C'est donc un très beau moment de théâtre qui est donné au studio-théâtre.
En sortant de la salle, et c'est un signe qui ne trompe pas, les spectateurs venus en couple ou en groupes se posent entre eux beaucoup de questions.

Il faut aller assister à cette heure et quart qui ne peut laisser personne indifférent.

Il faut noter que cette pièce figurait dans la première sélection du Bureau des Lecteurs de la saison passée, mais n'avait pourtant pas été retenue dans le choix final.

 

La réussite de cette mise en scène par Tommy Milliot du premier texte monté en France de Lluïsa Cunillé devrait donner envie à d'autres metteurs en scène de se plonger dans la cinquantaine de pièces qu'elle a écrites.

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