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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La mégère apprivoisée

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

William, Fédérico, Vittorio, Luigi, Roberto, Dino, tous ensemble, tous ensemble, tous !


En réunissant artistiquement et avec une réelle virtuosité Shakespeare, Fellini, De Sica, Comencini, Rosselini et Risi, Frédérique Lazarini, assistée de Lydia Nicaud, signe une épatante adaptation de l'une des premières et des plus misogynes comédies de Shakespeare.


Sa mégère apprivoisée se situera dans les années 50-60, en Italie, forcément, au temps du néoréalisme cinématographique.


La metteure en scène a judicieusement et très astucieusement mêlé théâtre et 7ème art.
La jolie scénographie de François Cabanat ne laisse d'ailleurs planer aucun doute : nous sommes sur une place de quartier, sur laquelle on a installé des bancs, pour assister à une projection publique en plein air.


Cette soi-disant mégère se comportera en effet comme ces héroïnes italiennes : une femme éprise de liberté, féministe avant l'heure, revendiquant le besoin d'indépendance et la nécessité de faire entendre sa voix.
Le début du XVIIème siècle comme cette époque d'après-guerre ne permettent pas à ces femmes de prendre leur destin en mains.
Le parallèle est frappant, et le parti-pris de Melle Lazarini fonctionne à la perfection.

Les projections de séquences filmées, en noir et blanc, réalisées par Bernard Malaterre alterneront avec la dramaturgie théâtrale à proprement parler.
Les comédiens à l'écran auront même des interactions avec ceux en chair et en os.
Là encore, une grande habileté est de mise.

La mise en scène est physique, enlevée, mêlant souvent comedia del' arte et comédies à l'italienne.
Tout s'enchaîne à une rapidité folle, les coups pleuvent, on crie beaucoup, les situations burlesques sont légion.

A cet égard, Toto, le comédien emblématique italien, sera d'ailleurs « invité » sur scène.
(Dans les pizzérias françaises, on aperçoit souvent une photo de Toto, l'air plus triste que jamais, se saisissant de ses spaghettis à pleine poignée. La référence sera d'ailleurs utilisée dans la pièce, mais je n'en dis pas plus...)
C'est Guillaume Veyre qui interprète ce rôle du valet Toto-Tranio, avec virtuosité et une réelle vis comica. Ses mimiques, ses double-takes, sa gestuelle très slapstick font beaucoup rire les spectateurs.

Le couple Catarina (Sarah Biasini) et Petruchio (Cédric Colas) fonctionne lui aussi à la perfection.
Les deux artistes incarnent de façon jubilatoire ces deux êtres si mal assortis.


Le propos de la pièce nous est évidemment insupportable. Cédric Colas est parfait en macho pathétique et monstrueux, ayant pour seul but de « dresser » son épouse rebelle.

En blouson de cuir sur marcel blanc, descendant de son « fidèle destrier », le comédien parvient très facilement à être ignoble, sur scène et à l'écran, notamment le jour de son mariage.

Ses adresses au public sont formidables !

Melle Biasini réussit pleinement la transformation de son personnage : d'insoumise, elle deviendra totalement obéissante.
Jusqu'à ce que....

Frédérique Lazarini a trouvé de façon magistrale et très inventive comment terminer sa pièce.
En prenant appui sur Judith, la sœur de Shakespeare, et une auteure célèbre, elle nous donne une conclusion qui nous montre que sa mégère ne baisse pas les bras, qu'elle n'est pas dupe, et que le public ne l'est pas plus : les femmes ne doivent en aucune façon se laisser dominer par la gent masculine.
Et non, vous n'en saurez pas plus, je vous laisse découvrir la mise en abîme !

 

Deux autres comédiens se retrouvent sur la scène.
Maxime Lombard est un Baptista, père de Catarina, tout en bonhommie, truculence et bonne humeur. Il chante très joliment le bel canto et les ritournelles italiennes. Il m'a fait penser à Jules Raimu.

Pierre Einaudi campe quant à lui parfaitement Lucentio, le beau-frère de Catarina.

Je n'aurai garde d'oublier Charlotte Durand-Raucher, qui, à l'écran "seulement", est une émouvante Bianca, la sœur cadette de Catarina.

Vous l'aurez compris, il vous faut donc aller voir ces quatre-vingt dix minutes qui passent beaucoup trop vite.
Cette mègère apprivoisée-là est une vraie réussite.

L'adaptation de cette pièce rarement donnée de nos jours en raison du propos devenu totalement inacceptable, cette adaptation-là est épatante.

Mais voilà que j'allais oublier : les amateurs de péplums, de Vespas et de gaines Seduzione (si si...) ne seront vraiment pas déçus !
Prego !

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