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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Un ennemi du peuple

Un ennemi du peuple

Lanceurs d'alerte de tous pays, unissez-vous !
Mais attention à la radicalisation !

 

Voici le message que nous lance Guillaume Gras, qui a entrepris d'adapter librement l'une des pièces majeures d'Ibsen, en « allant jusqu'à l'os » du texte, peut-on lire dans le dossier de presse.

Une entreprise risquée me direz-vous ?
Oui, mais prendre des risques, ça paye. Souvent.
En tout cas, cette fois-ci, pour payer, ça a payé. Vraiment.

J'ai complètement retrouvé le propos du dramaturge norvégien.
Le texte original, d'une confondante modernité en soi, est ici d'une certaine manière actualisé et exhaussé par cette adaptation qui résonne au plus fort de la triste actualité ambiante.


Nous voici dans l'établissement de bains d'une petite ville, dont la richesse dépend en grande partie des curistes qui s'y pressent.
Le maire Peter Stockmann en est le PDG, et son frère, le docteur Tomas Stockmann en est l'un des principaux employés, responsable de la bonne marche de ces bains.


Un grain de sable très mouillé va gravement perturber la bonne marche de cette prospère entreprise économique.
Le médecin va trouver une sale bactérie qui contamine irrémédiablement l'eau thermale.


Pour lui, impossible de garder le secret. Il doit prévenir ses concitoyens.
Un lanceur d'alerte, on vous dit.
Et les ennuis de commencer.
 

Ibsen, pour la première fois de sa carrière, a écrit une véritable tribune politique.

Il dénonce une société satisfaite d'elle-même, corrompue, où l'argent prime tout, dans laquelle l'intérêt de certains passe avant la chose publique.

Bien entendu, la pièce pose clairement les problématiques que ne manquent pas de soulever à juste titre nos nécessaires et actuels éveilleurs de consciences, confrontés à l'urgence écologique, au mensonge, aux lobbystes, à la dissimulation, à la corruption.


Le Dr Stockman est ce lanceur d'alerte-là, face à des actionnaires qui ne veulent pas remettre aux normes leur établissement, ainsi qu'à la puissance publique qui préfère voir affluer l'argent dans la ville plutôt que fermer ces bains et contaminer les patients.

 

La pollution la plus grave n'est alors plus celle écologique, mais celle des mots et des esprits.

Il sera également victime de la lâcheté d'une certaine presse soit-disant proche du peuple.

 

Et puis, et peut-être surtout, il sera victime de lui-même : au cours d'une réunion publique, il sortira de ses gonds, manipulé par ses contradicteurs, et en viendra à insulter le peuple, devenant l'ennemi du titre.
Le populisme et la radicalisation ne seront pas loin...


C'est un dispositif quadrifrontal qui nous attend au théâtre de Belleville.
Douze spectateurs iront s'asseoir sur la scène en compagnie des six comédiens, tout autour du plateau.
Le plateau est nu, excepté à l'extrême cour, où se trouve une petite table.

 

Nous autres, le public, nous sommes le peuple.
La majorité compacte, apprendra-t'on de la bouche du docteur. La plèbe. Les imbéciles...

Le dispositif fonctionne bien, nous avons vraiment l'impression d'être au centre de l'action, notamment lors de la scène de la réunion publique.

Les six comédiens, tous crédibles et d'une irréprochable justesse, vont incarner des personnages contemporains.
L'adaptation est résolument actuelle, avec des tournures, des expressions et des mots de tous les jours, du langage courant.

L'opposition des deux frangins Stockmann est très intense, très physique et savamment graduée.

Nicolas Perrochet (Tomas) et Gonzague Van Bervesselès (Peter) conduisent leur progression dramatique respective tout en finesse. On croit totalement à leur opposition, à leur inéluctable déchirement.

Ivan Cori est un Aslaken épatant, qui nous fait souvent beaucoup rire, avec un runing-gag textuel très drôle.
Il incarne une espèce de social-démocrate, militant MODEM ou EELV, assurément.
Mais attention, nous dit-il : « Mon cœur est resté à gauche ! ». Hilarité dans la salle.

Les autres interprètes sont eux aussi irréprochables.

On l'aura compris, Ibsen peut dormir sur ses deux oreilles.

Avec cette adaptation de sa pièce et son interprétation par la Compagnie A table !, l'œuvre du grand Henrik est entre de très bonnes mains.
Je ne peux que vous conseiller d'aller applaudir les six comédiens !

Quant aux amateurs de Ratte du Touquet, les connaisseurs, les vrais, ceux-là exulteront !

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