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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Strip-Tease 419

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Un spectacle en chantier !
Ce sont en effet un tas de gravier, une pelle, une brouette, un échafaudage, des plots bicolores, des gilets fluos qui attendent le public sur la scène du Théâtre de Belleville.


Un chantier d'insertion, comme nous n'allons pas tarder à le découvrir.


Voici trois années de cela, les membres du Collectif La Capsule ont eu l'idée d'adapter pour le théâtre la cultissime émission franco-belge Strip-Tease, dont les 418 numéros passionnèrent beaucoup de spectateurs, dont votre serviteur.


Strip-Tease, ou filmer des gens ordinaires, des gens qui ne jouent pas devant une caméra.
Une émission qui se donnait pour objectif de transcrire pour le petit-écran la vie réelle, les gens « normaux », ceux qui n'ont jamais l'opportunité d'avoir la parole.


Une émission qui déshabillait la réalité pour mieux la montrer dans toute ses crudités et cruautés.


Un exercice périlleux. La marge était étroite, le fil était ténu entre description de la vérité et voyeurisme.


Exercice périlleux, donc, pour les quatre comédiens. Forcément.
Ici, il s'agit de jouer des acteurs qui ne jouent pas.

Nous découvrons deux jeunes « des cités », deux jeunes « difficiles » ayant eu des problèmes comportementaux à l'école, dans leur quartier, dans leur famille. Des gamins multi-exclus, ayant atterri dans un foyer de réinsertion.
Sarah et Jean.

Une joute verbale va s'installer entre eux.
Les clichés corporels, vestimentaires, lexicaux, grammaticaux sont mis en avant. Sciemment.
Le metteur en scène Paul Lourdeaux a évidemment demander à ses deux comédiens d'en faire des tonnes. Parce que l'émission en montrait des tonnes. Parce que c'était le principe.

Chirine Boussaha est cette jeune fille « Kaïra ». Son interprétation est très juste.
Il se trouve que j'en ai connu, de ces gamines des cités, qui se collent volontairement une image, un style, pour exister, pour fuir une réalité trop dure. Face à la famille, face aux copains, face à la cité.

La comédienne fait preuve d'un sacré engagement ! Elle joue la rage, la colère, le désespoir avec une vraie conviction.

Elle m'a fait rire, également !
Avec notamment deux dialogues téléphoniques, ou elle donne la réplique avecà l'autre bout du fil, invisibles, un responsable de l'Aide à la subsistance (le choix du menu est jubilatoire), et une employée de l'ANPE, pas encore Pôle-Emploi. (Avec un épatant « Condoléances, Mâdaaame ! » Et je n'en dis pas plus...)

Elle est aussi émouvante, notamment dans la rédaction d'une lettre à sa mère, qui l'a plus ou moins abandonnée.
On comprend alors la grande solitude masquée, passée sous silence, qui emplit la vie de ces mômes.

Paul Meynieux est l'autre jeune. Le duo fonctionne bien.
Ces deux-là ne ménagent pas leur peine pour jouer ces « acteurs de la réalité ». Ils parlent très fort, voire hurlent, comme si leurs personnages respectifs mesuraient leur capacité à convaincre à l'aune du volume sonore.

Thomas Larbey incarne le Proviseur du lycée et surtout le tuteur du chantier d'insertion.

Un quatrième personnage ramène en permanence le public à l'émission.
C'est le réalisateur, incarné par Quentin Kelberine, délaissant le chantier qu'il observe pour aller s'asseoir dans les travées de spectateurs, explicitant à plusieurs reprises ses parti-pris, ses demandes à ses « non-acteurs ».

Des « non-acteurs » qui vont se rebeller, qui ne vont plus accepter d'être filmés, d'être observés comme des souris dans un labyrinthe.
On pense alors aux émissions de télé-réalité qui ont suivi Strip-tease, ou là, régnait pour le coup en maître le voyeurisme le plus obscène.

Ce spectacle, qui peut peut-être déranger, étonner, interloquer, mais ne jamais laisser indifférent, nous propose une mise en abyme de ce qui nous est donné à voir, que ce soit sur un écran, et par extension sur un plateau de théâtre.
Une réflexion sur ce que nous voyons, ce que nous sommes prêts à voir, et sur la représentation d'une réalité plus ou moins acceptée.

Et le titre "Batumambe" du groupe malien L'orchestre régional de Ségou, repris par la fanfare bruxellois Combo Belge, de résonner !

J'ai passé un bien bon moment au Théâtre de Belleville !

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