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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Kisa mi le

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Kisa mi lé ?
C'est une question. Une question fondamentale. La Question.
Qui suis-je ?
« Qui suis-je » en créole réunionnais.


Un homme apparaît côté cour, au lointain, éclairé en contre par un projecteur en coulisse.
Cet homme pose des questions. A qui ? Nous mettrons un moment avant de savoir.


Où es-tu ? Pourquoi m'as-tu abandonné ? Pourquoi ai-je dû partir de ce bout de terre ?
Je résume évidemment la teneur de ces cruciales et graves interrogations.


Au fur et à mesure qu'il parle, cet homme va nous faire comprendre sa douleur et son besoin de la crier : cet homme-là a été déraciné, il a été obligé de quitter tout jeune sa terre natale, la Réunion, pour aller dans le « beau pays », la France.


On l'a fait renoncer à une « arme d'expression massive » : sa langue maternelle.
On l'a privé de sa culture créole, on lui a dit que ses ancêtres étaient des « petits hommes à moustache buvant de la potion magique. ».


Ce tout jeune expatrié est devenu par la force des choses un « Zoreilles », ce jeune métis est devenu un étranger dans sa propre terre natale.


Enfin, nous comprendrons à qui s'adresse cet homme. Nous saurons.


Daniel Léocadie a écrit ce texte de fiction pour nous faire comprendre l'importance de nos racines, de notre langue maternelle, surtout quand cette langue-là nous est refusée, nous est interdite.


Car ne nous y trompons pas : cet être humain qui parle n'est pas le personnage principal.
Ce sont ces deux langues, maternelle et d'adoption forcée qui sont les véritables héroïnes de la pièce !


Ici, pas de décor, pas d'accessoires. Le texte se suffit bien à lui-même !
Le comédien, tout en posant ses questions, tout en criant son désespoir, va longer le fond de scène, puis se dirigera lentement vers nous. Pas à pas. De plus en plus éclairé.
L'effet dramaturgique est très réussi.

 

Plus nous le verrons dans la lumière, plus le ton montera, pour finir dans un véritable cri, un hurlement de douleur.

Et puis, l'autre arrivera. Dans une ambiance toute rouge.

 

Daniel Léocadie s'exprimera alors en créole réunionnais.

J'ai alors été bouleversé.


Oui, ce dialogue de retrouvailles, cet échange pluri-culturel et linguistique sera bouleversant.

 

Le spectacle dure une cinquantaine de minutes et fonctionne parfaitement. Pas un mot n'est de trop, pas une phrase n'est inutile.


Les mots français sont dits avec un débit très rapide, comme s'il voulait les expulser, comme s'il voulait en finir.
Au contraire, la langue créole sera plus posée, plus lente, comme pour nous en faire comprendre la richesse et la beauté, comme pour nous en démontrer la toute la subtilité, toutes les tournures et les mots lointains.


Le comédien terminera son spectacle en chantant une magnifique mélopée créole, une complainte réunionnaise qui rappelle l'importance des origines, grandement véhiculée par la langue.

J'avais les larmes aux yeux.


Daniel Léocadie nous raconte donc une formidable quête identitaire, un retour aux sources d'un déracinement qui a produit une vraie souffrance.


Je vous recommande chaudement ce spectacle majeur et nécessaire.

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