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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Adieu Monsieur Haffmann

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Le courage est plus fort que la peur !
Jean-Philippe Daguerre, que l'on connaît bien en tant que metteur en scène (les fidèles de ce site savent combien j'apprécie son travail), Jean-Philippe Daguerre, donc, a écrit une pièce qui a le grand mérite d'intégrer fort habilement une histoire dans l'Histoire, et réciproquement.
Une histoire sombre dans la période la plus noire de notre Histoire.


1942.

Un étrange et terrible pacte va lier à jamais un trio de parisiens dans la tourmente de l'occupation.
Pour échapper aux nazis, Joseph Haffmann, le bijoutier juif, va céder son commerce à son employé Pierre Vigneau, en échange du droit de se cacher dans sa propre cave.

Ce dernier va ajouter une clause supplémentaire à ce contrat. Une condition pour le moins inattendue.


La pièce est constituée de deux parties.
Dans la première, qui court sur presque une année, vont s'installer subtilement une implacable tension et une réelle progression psychologique : les personnages évoluent chacun à leur manière, sous le poids des différents événements qui vont survenir, avec plus ou moins de dignité, de conscience politique et de courage.


Bien entendu, la double énonciation et la catharsis vont fonctionner à merveille : l'auteur s'adresse à nous autres, dans la salle, en nous proposant de nous interroger sur notre propre réaction face à de telles situations. Qu'aurions-nous fait, à leur place ?


Ce premier acte est fait de petits instantanés, séparés par des noirs. On est un peu étonné, au début, et l'on comprend vite le propos. C'est un parti-pris qui fonctionne alors parfaitement.
On entend également des extraits d'émissions ignobles issues de la propagande du régime pétainiste.
La mise en scène est délicate et précise, sobre et efficace, avec une belle appropriation de l'espace scénique.


La deuxième partie est quant à elle plus linéaire. Les unités de temps, de lieu et d'action règnent.
Apparaissent deux nouveaux personnages, historiques, ceux-là, à savoir l'ambassadeur du 3ème Reich en France et son épouse.


C'est cet homme vêtu entièrement de blanc qui nous fera comprendre le titre de la pièce, glaçant par la même occasion toute la salle. Quel moment fort !


Néanmoins, dans ce deuxième acte, nous rirons beaucoup.

Jean-Philippe Daguerre est un dramaturge aguerri (sans aucun jeu de mots...) et il sait à la perfection mêler émotion et humour.
C'est la comédienne Charlotte Matzneff, en épouse-dondon-marchande-de-poisson du dignitaire nazi qui déclenchera l'hilarité. Elle est épatante, notamment dans une scène oenologique d'anthologie ! Quelle vis comica, quel sens du timing !

Les trois comédiens sont eux aussi remarquables : ce soir-là, Alexandre Bonstein en bijoutier, Grégori Baquet en employé devenant patron et Frank Desmedt en nazi (il fait vraiment froid dans le dos...), ces trois-là sont excellents, chacun dans leur registre.

On croit sans peine aucune à ce qu'ils incarnent et nous racontent.

Et puis, dans le rôle de Mme Vigneau, Julie Cavanna m'a enthousiasmé.
Comme elle est bouleversante, dans ce rôle difficile de femme qui se rebelle, qui malgré les apparences n'est pas prête à tout accepter, et qui sait, elle, où sont les vraies valeurs !
Ne manquez pas son dernier et lumineux regard !
Oui, le courage est plus fort que la peur !

Voici un spectacle qui devrait être conseillé fortement par le ministère de l'Education Nationale.
Ce ne sont pas les professeurs du Collège Alfred Kastler, de Stenay, dans la Meuse, qui me démentiront, eux qui avaient emmené leurs élèves voir cette pièce.
Quel bon moyen de faire appréhender à ces ados les tenants et les aboutissants de cette période détestable, sans oublier les enjeux moraux et humains d'une proposition peu commune.

Dans la salle, hier soir, on aurait entendu voler une mouche.
C'est évidemment un signe qui ne trompe pas.

Ce spectacle est une bien belle réussite. Il serait vraiment dommage de passer à côté !

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