La nuit juste avant les forêts

Publié le par Yves POEY

Eugène Marcuse - (c) Photo Y.P. -

Eugène Marcuse - (c) Photo Y.P. -

Eugène Marcuse !

Voilà un tout jeune comédien dont il va falloir suivre attentivement la carrière !
Voici pourquoi.

Les portes de la salle s'ouvrent.
Il nous attend déjà, prostré sur une multitude de petits carreaux miroirs.

Il s'anime, dans une gestuelle quasi-chorégraphique, faite à la fois de tension et de grâce.
Tel une sorte de pantin plus ou moins désarticulé, il prend des poses étranges comme pour annoncer ce qui va suivre, il dilate le temps pour enfiler son blouson.

Les spectateurs ont fini de s'installer, il peut commencer.
Le texte peut être dit et joué.

Ce texte de Koltès, c'est une seule phrase qui dure soixante pages, sans ponctuation.
Au metteur en scène et au comédien de se débrouiller pour mettre tout ça en forme, avec bien entendu une absence totale de didascalies.

Un garçon, une nuit pluvieuse, en pleine banlieue.
(En 1977, date de la création de la pièce, on disait « banlieue ». De nos jours, on parlerait de « cité » …)

Il est étranger, et essaye de retenir un inconnu qu'il a abordé au coin d'une rue avec ce dont il dispose seulement : ses mots.

Durant cette heure et quinze minutes, Eugène Marcuse m'a véritablement subjugué !
Seul en scène, seul avec ses mots, seul avec ses moments quasi-hypnotiques, il fascine le public.

Oui, il nous parle de l'étranger, de tout ce qui nous différencie, nous « ces cons de Français », pour citer le texte de Koltès.

Oui, dans le pays où il vit, cet étranger, un homme se lave à chaque fois le zizi après avoir fait pipi. Et ce n'est pas pour faire boire son zguègue au lavabo, précise bien l'auteur !

Ce texte n'a pas pris une seule ride.

Il évoque bien entendu les discriminations, qui hélas sont encore tellement d'actualité, mais aussi la solitude des êtres, avec cet appel à l'Autre, cette quête d'amour dans notre monde qui n'est finalement qu'un gigantesque bordel, mais une quête qui ne trouvera aucun écho.

Le caractère dérisoire des mots, également.
Et puis la mort qui n'est jamais très loin.

Le comédien nous envoûte.
Impossible de le lâcher, de le perdre, de le quitter des yeux et des oreilles.

Jean-Pierre Garnier a su se montrer très exigeant ! Il a bien eu raison.
Il a réussi à obtenir de ce jeune homme tout une game de jeux, de la rage à la douceur, en passant par la révolte, le silence, les murmures (une scène très difficile murmurée pendant au moins cinq bonnes minutes...)...

Une vraie performance, mais toujours au service du texte, de l'auteur.
Les applaudissements nourris, les nombreux rappels démontraient bien, au final, cette vraie réussite théâtrale.

Voici pourquoi je vous conseillais plus haut de suivre attentivement la carrière de ce jeune garçon.

Retenez bien son nom : il s'appelle Eugène Marcuse.

La nuit juste avant les forêts
La nuit juste avant les forêts

Publié dans Critique

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