Anna Karénine

Publié le par Yves POEY

 Xavier Legrand - Golshifteh Farahani - Igor Skreblin - (c) Photo Y.P. -

Xavier Legrand - Golshifteh Farahani - Igor Skreblin - (c) Photo Y.P. -

Quel est le prix à payer pour assouvir une passion amoureuse ?
Quelle est la note à régler pour être libre d'aimer, de penser, de choisir ?
Quelle est la créance à solder pour aller contre l'ordre moral, la bien-pensance, et le poids des conventions sociales ?

C'est à ces trois questions que répond Tolstoï grâce à son héroïne Anna Karénine, en entremêlant le destin de trois femmes.
Mais on le sait, ce prix à payer sera fatal...

Gaëtan Vassart a choisi d'adapter ce roman-culte (et ce, culte, dès sa sortie à la fin du XIXème siècle), en faisant évoluer ses comédiens sur un plateau pratiquement nu.
Un lustre (la séquence d'allumage des bougies est très réussie, très poétique), une couverture qui recouvre un piano, quelques prie-dieu, et c'est tout.
Aux comédiens de remplir le vide.
Aux comédiens de s'approprier espace, lieu, et surtout texte.

Vasssart a truffé son texte d'expressions modernes, comme s'il voulait « désancrer » les problématiques évoquées ci-dessus du XIXème, et les rendre intemporelles.
C'est ainsi qu'on parle de « Sans-Dents » (suivez mon regard) en évoquant les pauvres moujiks, on parle de « Love Affaire », on veut  « Tremper le biscuit », on espère « Sauver mon couple ».
(J'aimerais bien d'ailleurs qu'il soit édité, ce texte...)

Les comédiens sont vraiment dans cette dynamique-là, et l'on assiste à de grands moments.
Emeline Bayart campe une Daria mi-Castafiore, mi-marchande de poisson. Elle est très drôle, même si parfois, j'ai trouvé les effets un peu appuyés.
Alexandre Steiger lui aussi est impayable en Stépan, mari volage de la précédente.
(Il nous apprend d'ailleurs un merveilleux proverbe : "Plus le bouc est bourru, et plus la chèvre le lèche....". Eclats de rire de la salle à ce moment-là, on s'en doute.....)
Stanislas Stanic, re-mar-qua-ble, campe lui un Lévine très humain, un propriétaire terrien qui veut émanciper -malgré eux- ses paysans par l'éducation. Tolstoï anticipe les vingt prochaines années...
(La scène de beuverie et philisophie de comptoir de ces deux comédiens-là, assis sur le proscénium, est parfaite.)

Et puis, il y a Anna.
Anna Karénine interprétée par Golshifteh Farahani.
L'actrice d'origine iranienne parvient à donner à son personnage une profondeur et une justesse très intéressantes.
On oublie très vite son accent pour se concentrer sur sa palette de jeu : sensualité, grâce, sauvagerie, mais aussi souffrance et désespoir.
Son monologue final prend aux tripes, et je vous avoue que je n'étais pas loin verser ma larme. C'est la différence entre la comédienne et moi : elle, elle pleurait vraiment...
Je voulais vraiment la voir jouer sur scène, et je n'ai pas été déçu.

Je voudrais mentionner la chorégraphe Cécile Bon, pour la scène de bal, sur la chanson de Jacques Brel « La valse à mille temps »...
(Je dois confesser qu'à chaque fois que j'entends cette chanson, je pense à la sublime parodie de feu le regretté Jean Poiret « La vache à mille francs ». Malgré cela, pour moi, la scène a parfaitement fonctionné.)

Un spectacle très réussi, donc. Une belle soirée intense et riche en émotions.
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Anna Karénine - M.e.s. Gaëtan Vassart
Théâtre de la Tempête. (La Cartoucherie de Vincennes)
Jusqu'au 12 juin prochain.
Réservations :
01 43 28 36 36 
http://www.la-tempete.fr/

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Impossible pour moi de résister...
Je ne saurais vous abandonner aujourd'hui, sans vous proposer de regarder cette version "poiretienne" de la "Valse à mille temps" de Jacques Brel, qui est à la parodie ce que le grand couteau aiguisé est au syndicat interprofessionnel des artisans bouchers.
Un objet incontournable. Elle est parue en 1961, une année formidable.....
A savourer sans modération aucune....

"La vache à mille francs" - Musique Jacques Brel - Paroles Jean Poiret

Publié dans Critique

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