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Mondes possibles

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Allez, avouez le donc !
Vous n’avez jamais eu envie, vous, de zigouiller le patron de Mosanto, celui de Bayer ou celui de Total ?

Seulement voilà, passer de l’envie à l’acte, il y a un sacré pas.
Elles, Céleste et Diane, elles l’ont franchi.
Tout du moins, c’est ce qu’elles nous disent.

Dans cette église désaffectée, où un prêtre solitaire tente de refaire le toit et les murs, Céleste et Diane s’auto-proclament « éco-terroristes ».
L’une, professeure d’histoire en collège, est gravement dépressive.
L’autre, jeune avocate d’affaires est en sevrage brutal d’opioïdes.

Peu de choses en commun, si ce n’est de vouloir préparer un attentat-suicide.
Sauf que l’une déclare subitement qu’elle a changé d’avis et ne veut plus mourir. Que faire...

Rachel Collignon a écrit un texte très intelligent, très drôle, comme une espièglerie à la fois cathartique et burlesque, nous confrontant à notre impuissance face à nos sociétés de plus en plus sauvages et sans pitié.

L’écriture de Mademoiselle Collignon est acérée, précise, humoristique, aux formules et aux piques imagées qui font mouche à tout les coups !

Parfois, nous sommes dans un théâtre de l’absurde qui nous fait beaucoup, mais alors beaucoup rire pour mieux traiter de sujets graves. La mort, l’envie d’en finir, le rapport à l’autre...
Oui, on le sait, notamment depuis Ionesco, le ridicule permet la catharsis en question, cette fonction essentielle du théâtre !

Bref, une écriture que j’adore, tellement plus courageuse que celle qui consiste à adapter n’importe quel texte non dramaturgique à la base, même si la réussite est là.
Ici, l’auteure ose, prend des risques. Tout ceci va payer.

Nous ne sommes guère éloignés du mythe de la caverne de Platon. Ici, il est question d’interroger et surtout de remettre en question le rapport à la réalité, comme ces hommes et ces femmes qui regardaient leurs ombres dans leur grotte.

Au fond, ce spectacle est une histoire de copines et de copains.
Rachel Collignon et l’autre excellente comédienne, Fanny Berthod étaient toutes deux Académiciennes à la Comédie-Française.

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Elles ont demandé à Christophe Montenez (de la Comédie-Française, comme de bien entendu…) de mettre en scène une version courte de la pièce dans le cadre d’une carte blanche.
Le succès a été tel qu’il a donc été décidé de poursuivre l’aventure hors la maison de Molière, dans la version actuelle.

Christophe Montenez, tout comme avec sa troupe Les bâtards dorés, a encore et toujours le sens des scènes-chocs. Nous nous en apercevons immédiatement dès les premières secondes du spectacle.
Ici, pas de fioritures, ça pulse, ça vibre, ça dépote, comme ce moment cauchemardesque mémorable.

Nous assistons à des scènes jubilatoires d’adresses au public (dont une mémorable scène de comédie consacré à la compréhension d’un cours… Je n’en dis pas plus…), tout ceci est parfaitement maîtrisé.
Les parti-pris fonctionnent parfaitement, avec un dialogue permanent avec le public.
Tout ceci est très habile.

La création musicale et sonore de Samuel Robineau revêt une importance capitale dans cette entreprise artistique.
Une scène de chanson et de danse d’anthologie nous tire bien des rires.

La pièce s’écoute très attentivement, notamment dans une scène audio faisant intervenir la maman de l’une des deux jeunes femmes.
La voix de la maman m’a semblé appartenir à une immense comédienne au nom qui évoque une couleur, et qui a beaucoup joué avec Patrice Chéreau… Les amateurs de devinettes (faciles) se régalent, non ?

On termine tout ceci avec une performance d’improvisation elle aussi épatante. Hier les trois mots étaient : mouette, gourmandise et altruiste. On rit là encore énormément.

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Et puis surtout, surtout, la parole est donnée au prêtre molesté en début de spectacle.
Et là, c’est un moment inoubliable lui aussi.
Hier, dans une sacrée tirade, le canadien Maxime Saint-Jean incarnait cette sorte de prêcheur moderne, énonçant des vérités plus ou moins bonnes à dire et redire, enthousiaste au possible, faisant intervenir les trois religions, comme ces jeunes ecclésiastiques pleins d’espérances de toutes sortes, en décalage total avec le siècle.
Il est lui aussi formidable !

Je vous conseille vivement d’aller découvrir cette fable moderne, un huis-clos magistral qui ne peut laisser personne indifférent, avec trois remarquable jeunes comédiennes et comédien.
Le fond et la forme, au service d’un propos particulièrement actuel et pertinent.

Et puis, soyons en certains, la carrière d’auteure de Rachel Collignon sera à surveiller très attentivement !
Le texte du spectacle est en vente à la billetterie du Théâtre de Belleville. Qu'on se le dise ! 

© Photo Y.P.

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