6 Février 2026
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Elle a la mémoire qui ne flanche pas.
Elle se souvient très bien…
Un couple.
Jana et Stéphane.
Madame Klein et Monsieur Schoukroun.
Elle est allemande, il est juif séfarade. Difficile de faire plus mixte en terme de couple, non ?
Ces deux-là sont comédiens, et vont tenter de recréer un spectacle conçu par leurs soins voici cinq années, à destination de leur fille, afin d’aborder avec elle les tenants et les aboutissants de la Shoah. Ce spectacle évoquait également leur histoire propre, leur relation amoureuse, avec les écueils et les vicissitudes de la vie courante…
En 2020, les choses étaient plus claires…
Aujourd’hui, avec les bouleversements géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, ce spectacle pourra-t-il toujours exister ? Et devra-t-il exister ?
Jana Klein et Stéphane Schoukroun nous proposent un spectacle ô combien nécessaire, qui invite le passé historique et intime, confrontés à l’actualité on ne peut plus contemporaine.
Les deux nous posent des questions essentielles.
Des questions que leur pratique artistique et leur engagement citoyen ont fait germer.
Les deux ont une conscience aigüe de la transmission et de la réflexion historique.
On se souvient de leur épatant spectacle Décodage, à destination des lycéens de différents quartiers.
Leur objectif est de faire se rencontrer des comédiens, des publics n’ayant pas forcément l’opportunité de se rendre au théâtre et une problématique sociétale.
Tous les deux interviennent donc par le biais de spectacles et d’ateliers scolaires sur ces thèmes indispensables à la réflexion des jeunes gens majoritairement issus de quartiers défavorisés.
Au contact de ces lycéens, sont apparues les fameuses questions évoquées ci-dessous. Des questions qui seront posées au cours du spectacle.
Faut-il et doit-on toujours raconter la Shoah aux têtes plus ou moins blondes ?
Si oui, comment s’y prendre ?
Comment aborder ce thème lorsqu’on est juif, et qu’un génocide est en train de se produire à Gaza, comme l’évoquait récemment une commission d’enquête de l’ONU ?
On comprend évidemment la démarche de leur compagnie (S)vrai. Ici, il est question de montrer les paradoxes, les points de bascule de notre contemporanéité, les failles de notre monde qui se dit moderne.
Ou quand le théâtre, par le mélange de l’intime et du fait historique, se pose en pourfendeur de la désinformation et de la simplification idéologique.
Il faut noter que les deux abordent le concept d’« Invalidation traumatique », tel qu’il a pu apparaître chez de nombreuses personnes juives (et également non-juives, d’ailleurs) après le 7 octobre 2023.
Cette notion désigne la minimisation, la négation, la disqualification du vécu traumatique dont témoigne un sujet. Cette délégitimation de son récit et de ses émotions empêchent la reconnaissance de sa souffrance et de son traumatisme.
La forme du spectacle sera à l’image du fond : on ne peut plus réussie et on ne peut plus pertinente.
Sur le plateau, quatre personnages.
Jana et Stéphane. Des humains.
Alexa et Siri. Des « assistants-robots » numériques obéissant (un peu trop) au doigt et à l’œil, qui vont les guider dans leur tentative de rejouer leur spectacle passé.
Le temps qui passe… Avec un symbole, un home trainer servant à courir sur place. Comme un symbole très parlant… On avance, mais sans bouger...
Autour d’eux, des malles, des cantines, des valises. Des objets contenant des vestiges du passé, et des symboles issus de la religion juive.
Ces malles serviront également de support de projection d’images et d’archives.
La scénographie de Margaux Folléa, les lumières et vidéo de Loris Gemignani donnent une impression à la fois d’intimité et d’ouverture sur le monde.
C’est un très bel écrin pour le texte de Jana Klein, et de son interprétation par les deux comédienne et comédien.
Une comédienne et un comédien absolument convaincants, d’une puissance et d’un engagement remarquables.
Au cours de cette presque heure et demie, les deux incarnent avec à la fois force et subtilité ces deux personnages aux parcours on ne peut plus différents.
Oui, l’allemande au papy nazi est bel et bien en couple avec ce juif séfarade aux parents algéro-tunisiens.
Les deux mêlent avec beaucoup de bonheur pour les spectateurs les dimensions intime et sociétale.
C’est cette imbrication qui fait le véritable sel du spectacle.
Nous sommes pris à la fois dans le questionnement de deux êtres humains au bout de vingt ans de vie commune et leurs interrogations sur la transmission historique et politique au sens noble du terme.
Vous l’aurez compris, il faut assister à cette entreprise dramaturgique nécessaire.
Le théâtre de Jana Klein et Stéphane Schoukroun est de ceux qui interrogent notre monde.
Et si tu n’existais pas,
Dis-moi comment j’existerais……
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Pour plus de précisions quant au concept d’Invalidation traumatique, on pourra se référer à l’excellent papier paru dans la revue K, dans le numéro d’octobre dernier.
C’est ici :
http://k-larevue.com/invalidation-traumatique/
Céline Masson, l’auteure de cet article est Professeure des universités à l’Université de Picardie Jules Verne, membre du CHSSC, Centre d’Histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits (EA 4289). Elle est par ailleurs directrice du Réseau de recherche sur le Racisme et l'Antisémitisme.
Notre histoire (se répète) - Théâtre de La Concorde
https://theatredelaconcorde.paris/evenements/notre-histoire-se-repete/