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Le cercle de craie caucasien

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Les mères, qu’on voit penser,
Le long des cercles clairs…

Deux mères qui pensent l’une à récupérer son enfant, l’autre à garder ce même petit…
La justice va devoir trancher…

Qui est la mère d’un enfant, au fait ?
Celle qui le met au monde et l’abandonne, ou bien celle qui le recueille et l’élève ?

Cette question Brecht l’a posée en 1945, date à laquelle il écrit cette pièce définitivement inscrite au patrimoine dramaturgique mondial.
Il s’est inspiré pour ce faire d’une pièce chinoise du poète du XIVème siècle Li Qanfiu, qui lui même, allez donc savoir comment, s’inspirait de l’épisode biblique du Jugement de Salomon.

Pour savoir qui est la mère du petit Michel Abaschvilli, le juge Azdak va avoir recours à une méthode pour le moins expéditive : dans un cercle de craie tracé au sol, il installe le fiston, que chaque mère va devoir tenir par un bras pour lui faire franchir le périmètre. Celle qui réussira repartira avec l’enfant.

La mère biologique tire comme une forcenée.
La mère adoptive préfère le lâcher pour qu’il ne souffre pas.
Le juge tranche : le cri du cœur est éloquent et imparable !

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Au-delà de ce conte, Brecht nous parle de justice.
L’actualité très contemporaine, l’actualité de ce jour du 3 février 2026 nous montre que les interrogations du grand Bertolt n’ont jamais été aussi pertinentes...

Qu’est-ce qui fonde la justice ? Quelle indépendance peut-on et doit-on attendre des juges ?
Qui les nomme ces juges ? Le peuple doit-il les élire ?
On comprend évidemment que ce qui l’intéresse avant tout, ce n’est pas une vision générale de la justice avec un grand J. Ce qu’il veut démontrer, c’est le concret de cette institution, sa fragilité.

Par la-même, il extrapole quant au fondement de nos sociétés.
Comment une société bascule-t-elle ? Comment est-on amené à accepter l’inacceptable ?
Au sortir de la Seconde guerre mondiale, ces questions sont fondamentales, et résonnent on ne peut plus fortement.

Nous, ce que nous sommes en train de vivre nous amène à nous poser ces mêmes questions. Ne sommes nous pas en train de retrouver des sociétés fascistes ? Suivez mon regard outre-atlantique, évidemment…

Emmanuel Demarcy-Mota nous offre une somptueuse version de cette pièce.
Durant deux heures et dix minutes, nous allons nous passionner par ce « road-movie » mettant en scène Groucha, la fille de cuisine tentant de dissimuler l’enfant qu’elle a recueilli.

Le metteur en scène s’est une nouvelle fois appuyé sur sa troupe.
Elles sont de plus en plus rares, les institutions qui peuvent se targuer de faire travailler une troupe de comédiennes et comédiens.

Encore une fois, il nous démontre que lorsqu’on laisse du temps non seulement pour constituer un collectif d’actrices et d’acteurs, mais aussi du temps pour travailler, pour rechercher, on obtient des résultats des plus méritoires.
Le temps et les moyens qui permettent de trouver ce temps-là...

Ici, c’est pleinement le cas.
Les quinze protagonistes du spectacle vont nous enchanter.
Avec ou sans masques et prothèses, tous nous captivent, nous émeuvent, et nous font rire aussi. L’humour souvent noir de Brecht est parfaitement mis en avant.
La direction d’acteurs, élaborant un remarquable équilibre entre tous ces rôles, est un modèle du genre.
Une leçon !

Elodie Bouchez est une Groucha poignante et on ne peut plus déterminée. Elle campe cette femme avec à la fois une réelle puissance et une vraie fragilité.
Dans une scène presque circasienne, elle est impressionnante !

Valérie Dashwood, en juge, irradie le plateau (et les gradins… je vous laisse découvrir…) à chacune de ses interventions. Elle fait de cet étrange magistrat un type vibrionnant, virevoltant, captivant.
Quelle composition !

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

L’esthétique du spectacle m’a fait penser à ces films expressionnistes allemands.
Ici, dans un noir intense et dense, les lumières crues rasantes, à hauteur des têtes des personnages, donnent un ton plutôt froid, qui nous fait nous concentrer sur le texte.
Une sombre clarté, en somme, pour reprendre le célèbre oxymore.

La scénographie impressionnante de Natacha Le Guen de Kerneizon et Céline Diez permet au Patron de proposer une mise en scène très verticale, avec quantité de scènes sur des niveaux élevés.
Des éléments mobiles, des petites constructions sur roulettes, des arbres qui apparaissent, des versants de chaînes montagnardes, tout ceci est remarquable de cohérence et de beauté.

Coup de chapeau également aux vidéastes Renaud Rubiano et Yann Philippe, qui nous propose des fonds de cyclo mouvants, inquiétants, notamment dans le premier tableau, contribuant à la dimension organique du propos. De la très belle ouvrage.

Il faut allez redécouvrir Brecht dans cette vision finalement festive et folle, à l’image du juge Azdak.
Ne manquez pas ce Cercle de craie brechtien, dans cette mise en scène qui assurément fera date !

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

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