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Chiens

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Dieu reconnaîtra les chiens ?
Pas certain…

En tout cas, nous si !
Nous, ces chiens, nous allons faire leur connaissance.
Ces chiens, ces loups, ces monstres, ces hommes non-êtres-humains.

Lorraine de Sagazan nous propose un remarquable spectacle à la fois très éprouvant mais tellement nécessaire !
Un spectacle réservé aux plus de 16 ans, qui nous rappelle combien notre monde contemporain peut être barbare, et comment l'extrême violence pornographique peut exister.

Oui, la barbarie. L’ignominie.
Octobre 2020. Paris.
Tout commence avec une série de mises en examens pour viol, proxénétisme et traite d’êtres humains, concernant le site internet French Bukkake, qui propose à ses adeptes des vidéos insoutenables de violence...
Des jeunes femmes en pleine détresse sociale et humaine ont été appâtées pour servir d’esclave sexuelle à une cinquantaine d’hommes en réunion.

Mademoiselle de Sagazan, dont je suis un fervent admirateur de son travail (on se souvient notamment de La vie invisible et de Léviathan ) va faire émerger une double parole pour montrer et dénoncer cette dégradation, cet asservissement et cet avilissement d’une femme par des hommes.

La parole à la victime de l’une de ces crimes fixés sur de dégradantes images pornographiques, qu’elle a pu rencontrer.
Nous entendrons son témoignage, effarant, hallucinant et bouleversant.

La parole sera également donnée aux violeurs. Par le biais de l’écrit.
La metteure en scène a eu accès au dossier, et nous projette sur un écran les ignobles paroles prononcées, éructées lors du tournage d’une de ces vidéos.
C’est immonde, c’est raciste, c’est sexiste, c’est dégradant, c’est très dur, c’est insoutenable, c’est au-delà de l’imaginable...
C’est hélas la vérité de ce qui s’est déroulé… Quand les mots prononcés sont souillure.

Nous aurons droit également aux justifications du propriétaire du site et l’organisateur de ces saloperies.
Là encore, c’est immonde et insoutenable…
Et puis, la responsabilité des consommateurs de telles images sera mise également en lumière...

Voici pour le fond...

© Photo Jean Louis Fernandez

© Photo Jean Louis Fernandez

La forme de cette entreprise dramaturgique est magnifique et tellement judicieuse !
Lorraine de Sagazan raconte cette éprouvante affaire par le biais de l’histoire des représentations de la béatitude et de la douleur glorifiée dans l’iconographie féminine.
La figure de la vierge-martyre sera présente en permanence.

Ici, ce sera une mise en parallèle des contraires, un choc entre une infâme liturgie, à la fois religieuse, musicale, et cette industrie pornographique de la souillure et de la douleur.

Sur un plateau recouvert de milliers de vêtements enchâssés dans de la résine (l’effet est sidérant), nous assistons à une messe des plus noires, une cérémonie-démolition de la Femme, avec des officiants aux masques de chiens, portant des nippes tâchées de rouge ou de marron, et armés d’AK 47.
Je vous assure que d’être fixé un grand moment (ce fut mon cas étant assis au deuxième rang) par ce grand prêtre en guenilles malsaines à tête canine, je vous assure que ceci vous met mal à l’aise…

Le tout est orchestré autour de deux cantates de Jean-Sébastien Bach.
Dieu et théologie sans Bach ? Impensable, nous rappelait à juste titre Cioran…

Le compositeur Othman Louati a adapté ces deux œuvres. Des paroles tragiques, souvent très explicites elles aussi sont projetées en rouge sur les côtés.

C’est l’ensemble musical Miroirs étendus, dirigés par Romain Louveau (qui sera également au clavier numérique aux sons puissants et effrayants d’orgue) qui interprète en direct ces sublimes pièces musicales.
Costumés en chiens maléfiques, les excellents musiciens interprètent avec les comédiens et de manière remarquable les tortionnaires pornographiques, allant et venant, debout ou à quatre pattes, sur plateau.
Tout ceci est bouleversant de beauté noire. Très noire.

Lorraine de Sagazan a pris soin de terminer son propos par une scène très drôle, de manière à faire redescendre la tension dans le public.
Je vous laisse découvrir. Deux comédiens en marcel et slip kangourous, aux prises avec leur metteure en scène.

Puis, elle reviendra elle-même poser des questions essentielles.
Des questions qu’elle a pu poser à l’une des victimes.
Des interrogations qui nous rappellent notamment que le procès n’a toujours pas eu lieu. Elle confirme ainsi sa très pertinente vision d’une Justice qui souffre et qui montre tant de dysfonctionnements.

Et puis elle nous pose à nous tous une sacrée question.
« Maintenant que vous savez, qu’est-ce que vous allez faire de tout ceci ? »

Moi, j’ai essayé notamment de vous convaincre d’assister à ce remarquable et bouleversant spectacle, qui vous secoue et vous dérange, mais qui va s’imprimer en vous durablement.
Le théâtre de Lorraine de Sagazan nous montre notre monde tel qu’il ne va pas, un monde qu’elle sait ausculter dans ses recoins les plus sombres.

© Photo Jean-Louis Fernandez

© Photo Jean-Louis Fernandez

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