16 Janvier 2026
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Ne jamais oublier que la musique classique a été un jour de la musique contemporaine !
D’accord, Hector ?
Nous sommes à Paris. 1827.
Le jeune Berlioz sort d’une représentation de la pièce Hamlet. Non pas tellement pour son amour de l’œuvre de Shakespeare, mais plutôt celui de la comédienne qui interprète le rôle pourtant secondaire d’Ophélia, j’ai nommé Harriet Smithson.
Lui est follement amoureux d’elle.
Le jeune homme de 24 ans lui a écrit pas moins d’une quarantaine de lettres, dont elle n’a eu que faire… La preuve, elle n’a pas répondu…
Une idée germe dans le cerveau du musicien : pour se faire remarquer d’elle, il va composer la plus imposante, délirante, sidérante et fantastique symphonie qui ait jamais été écrite.
Comme on dit maintenant, ce sera du lourd. Ca va envoyer du bois.
Rendez-vous compte : il prévoit une orchestration pour 467 musiciens, avec 4 octobasses [NDLR : l’octobasse est une contrebasse de trois mètres de haut, dont on appuie sur les cordes grâce à des petites manettes. On peut en voir une à la Philharmonie de Paris], 12 bassons, 30 pianos…
La démesure, quoi !
Alors pour écrire cette démesure, il va devoir s’aider, et ce, grâce au recours à l’opium et à certains psychotropes.
En 1969, le grand chef Léonard Bernstein devait qualifier cette œuvre de première symphonie psychédélique de l’histoire. Il allait même un peu plus loin, qualifiant la Symphonie fantastique de première description musicale d’un état d’enivrement provoqué par la drogue.
L’œuvre fut terminée en 1830, cent-trente ans avant celle des Beatles, d’autres connaisseurs en la matière…
Géraldine Aliberti-Ivanez a donc pris à bras le corps cette épopée musicale hors-norme afin de nous rappeler la genèse de cette pièce musicale aux confins de l’hallucination, de l’imaginaire et peut-être de la névrose…
Et puis, c’était également l’occasion de dresser un portrait d’un jeune compositeur passionné, passionnant, excessif, ambitieux, conscient de sa valeur, quasiment révolutionnaire…
Une autre ambition a présidé à la création de ce spectacle comme pour tous ceux de la compagnie VIVANT!e, à savoir donner une autre image de la musique dite « classique ».
La démocratiser, la dédramatiser, lui enlever ce vernis poussiéreux que l’on a trop tendance à l’affubler, ici et là.
Et puis de la même manière, il s’agit ici de relier cette musique du début XIXème siècle à notre époque, de montrer à quel point nous connecter, voire nous reconnecter avec ces notes mystérieuses, furieuses, éthérées ou violentes.
La Symphonie fantastique, une musique exacerbée, terriblement actuelle, pour reprendre une expression assez galvaudée, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire…
Mademoiselle Aliberti-Ivanez n’est pas qu’autrice. Elle est aussi musicologue, ce qui explique la pertinence des axes qu’elle va aborder avec son texte.
Elle a déjà travaillé avec de prestigieux orchestres, et a d’ailleurs reçu le prix de la Fondation de France pour l’Ouverture de l’art aux enfants.
Nous allons nous « régaler » à aborder une analyse certes détaillée, mais jamais pédante ou absconse de l’œuvre. Bien au contraire.
Oui, nous allons entendre parler de l’opposition des accords de Sol Mineur et de Ré bémol majeur, mais tout ceci sera détaillé et surtout démontré, dans une volonté très pédagogique.
Oui, nous apprendrons que Berlioz demandait aux violonistes de taper sur les cordes non pas avec le crin des archets, mais bien avec le bois. [NDLR : arrêtons d’utiliser le bois de pernambouc pour ne pas contribuer à la déforestation sud-américaine...]
C’est Régis Royer qui incarne les multiples facettes de ce personnage qui surgit devant nous pour nous dire que finalement, il ne jouera pas ce soir, puisqu’Harriet n’est pas là.
Durant une heure, le comédien va nous entraîner dans un tourbillon incessant, dans un véritable maelström.
Il sera tour à tour un personnages exalté, dépressif, souvent bondissant, parfois à terre, il deviendra plusieurs, multiples. Pour autant, il nous émouvra énormément.
Nous assisterons également à la perte de contrôle du créateur face à la créature qu’est cette œuvre musicale démesurée !
Il fallait un comédien possédant une très large palette de jeu, pour interpréter ce(ces) rôle(s) .
C’est pleinement le cas de Régis Royer qui va nous enthousiasmer par la finesse de ses interprétations.
Il nous fait parfaitement comprendre le nécessité, le besoin de cette création symphonique démesurée, il nous fait complètement comprendre la violence de la pulsion créatrice.
Il s’appuira sur la diffusion de nombreux extraits sonores (coup de chapeau à Marc, à la console-son hier soir ! ), qui participent eux aussi à la réussite de cette entreprise dramaturgique.
Il me faut également souligner la belle création son de Léo Magnien et Eliane Blaise, ainsi que les très belles images vidéo de Arnaud Kehon, qui a su nous plonger dans un noir et blanc peu contrasté, figurant un monde mystérieux, peuplé de sorcières et de créatures plus ou moins monstrueuses.
Je suis ressorti du théâtre de la Flèche très impressionné par cette plongée dans l’œuvre du grand Hector.
Ce spectacle est de ceux qui vous proposent une réflexion des plus intéressantes quant à un artiste confronté à la passion et la difficulté de la création artistique.
Le fond et la forme témoignent de la plus grande des réussites de cette heure de beau théâtre et de belle musique.
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Il est à noter que ce spectacle sera donné le 11 mai prochain au Théâtre du Châtelet, avec l'Orchestre de Chambre de Paris, sous la direction de Barbara Dragan.
C'est ici :
https://www.chatelet.com/programmation/25-26/berlioz-trip-orchestra
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