8 Novembre 2025
Le cri du sang et les horreurs de la glaire !
Le sang écarlate, les glaires noires qui jaillissent et exsudent des corps et des murs…
Louis Arene, Lionel Lingelser et le Munstrum théâtre nous proposent une merveilleuse version hallucinée, viscérale, organique du chef d’œuvre du grand William.
Une version qui restera dans les annales des mises en scène de cette pièce réputée maudite à monter. Je l’écris comme je le pense !
Durant deux heures et quart, nous allons être emportés, embarqués, envoûtés par une tornade tellurique jouissive et jubilatoire, un tourbillon dramaturgique d’une puissance à couper le souffle !
Au fond, dans cette vision à couper le souffle, dans cette farce onirique et exacerbé, nous sommes en permanence confrontés à notre contemporanéité.
Comment ne pas mettre en parallèle et en perspective cette terrible bataille sur la lande écossaise avec ce qui se passe dans notre monde sauvage, que ce soit à Gaza ou en Ukraine ?
Comment ne pas comprendre que ce héros monstrueux qui désire le pouvoir à n’importe quel prix, ce héros-là se sentirait comme un larron en foire au milieu de certains dirigeants mondiaux actuels ?
Mais au-delà de cet aspect précis, il sera également question ici de mettre en perspective notre propre monstruosité, notre rapport à l’ambition, la domination, nos petits méfaits plus ou moins quotidiens.
Serions-nous tous des Macbeth en puissance ?
C’est le sens bien évidemment de la marque de fabrique du Munstrum, de ce parti-pris qui fait que nous savons immédiatement où nous nous trouvons : l’utilisation de masques.
Tout comme dans l’épatant Mariage forcé, Louis Arène sait bien que jouer masqué va permettre d’incarner certes des héros (ou anti-héros) bien précis, mais peut-être et surtout de les affubler d’une anonymisation de bon aloi, projetant ainsi chacun d’entre nous dans tel ou tel personnage.
Lucas Samain a adapté le texte de Shakespeare. La langue résolument contemporaine elle aussi, les registres linguistiques résonnant furieusement à nos oreilles, les expressions réjouissantes (« Allez vous faire cuire le cul ! »…), tout ceci colle parfaitement au propos et provoque beaucoup d’hilarité.
Tout comme l’engagement des comédiens qui tous ont placé le curseur au maximum.
Ici le jeu est exacerbé au maximum : nous sommes pratiquement dans une comedia dell’arte grand-guignolesque, avec des moments qui nous saisissent et nous tirent des expressions d’effroi et des rires immédiatement après.
Parfois, Tex Avery ou Chuck Jones ne sont pas loin, dans des détails qui peuvent paraître anodins mais qui procurent beaucoup de plaisir. (Comme ce petit moment d’élan précédant départ d’Erwan Tarlet (Le fou) en coulisse. C’est « tout simple », mais d’une efficacité redoutable !)
Le couple démoniaque est véritablement impressionnant : Louis Arène et Lionel Lingelser nous sidèrent et nous bluffent en permanence. Les deux nous fascinent durant tout le spectacle. Des scènes inoubliables resteront à jamais gravées dans la mémoire des spectateurs !
Les autres membres de la petite troupe sont à l’avenant avec des moments d’une très grande intensité.
Delphine Cottu est un Duncan magnifique. (On pense immédiatement au sinistre baron Harkonen dans le Dune de David Lynch…). La comédienne est formidable de drôlerie et d’humour noir !
Les masques, hiératiques, permettent donc au corps de s’exprimer pleinement.
Louis Arene le sait bien.
Les corps seront malmenés, suspendus par les pieds, violentés, violés, étripés, éviscérés, empalés, découpés, décapités, démembrés, j’en passe et non des moindres.
Là encore, c’est jouissif !
L’horreur et la folie vont produire des images magnifiques, magnifiées par une scénographie à la fois minimaliste et intense.
Les scènes d’ouverture nous montrent la guerre et la violence atroce.
Nous sommes bouche bée devant tant de déchaînement, tant d’ampleur, tant de force et de puissance sur la scène.
Les lumières magnifiques de Jérémie Papin et Victor Arancio sont d’une beauté sépulcrale. Les faisceaux des lasers, les cônes de lumière créent des tableaux magnifiques en permanence.
Les effets de fumée dus à Laurent Boulanger nous émerveillent. (A part dans le Starmania de Thomas Jolly, je n’ai jamais vu autant de fumée blanche sur un plateau ! )
Mention spéciale également à Colombe Lauriot Prévost pour ses incroyables et si beaux costumes !
L’esthétique du spectacle mélange des références et des influences elles aussi très précises.
Le Dune de David Lynch, donc, mais on pense également à Game of Thrones ou Gladiator.
Louis Arène, qui donnera beaucoup de sa personne, m’a fait pensé aux personnages des « architectes-ingénieurs » chez Ridley Scott et son fim Covenant.
Sans oublier Blade Runner, notamment pour la création musicale faite de puissants traits de cuivres synthétiques de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen.
Tout ceci est finement assimilé et digéré pour créer des images oniriques et fantasmagoriques.
Nous terminerons avec une scène admirable d’à-propos et de puissance dramaturgique : finalement, cette histoire se répétera, encore et encore. De nouveaux récits de pouvoir et de violence sont encore à écrire. Une fatalité ?
Et puis Al Green nous le chantera : tout ceci était Simply Beautiful.
Simplement, oui, mais tellement beau !
/https%3A%2F%2Fwww.theatredurondpoint.fr%2Fassets%2Fq70-w1200-c1200x630%2Fff2a60aa%2F73makbeth1jeanlouisfernandez_cl0a0946_1000_1000.jpg)
Shakespeare par le Munstrum, entre rire et effroi
https://www.theatredurondpoint.fr/fr/programmation/saison-25-26/theatre/makbeth