14 Novembre 2025
This is the end…
C’est la fin… Ou presque…
Rien ne va plus dans le royaume…
La preuve, le soleil et les nuages n’obéissent plus, les fusées refusent de décoller, les ministres se noient dans les ruisseaux, le palais sombre dans la décrépitude et la déliquescence généralisée, j’en passe et non des moindres…
Et pour cause…
Sa majesté Bérenger 1er n’a plus que quelques minutes à vivre. Le temps du spectacle.
Son médecin l’a pourtant prévenu à l’avance…
Ses deux épouses réagissent d’ailleurs chacune à leur façon à cette nouvelle.
Bien entendu, nous autres spectateurs, nous sommes tous des Bérenger 1er !
Comment allons-nous réagir, lorsque nous nous apercevrons que le temps nous est compté de façon plus ou moins rapprochée et ce, inexorablement ?
Comment nous comporterons-nous, quelle seront nos réactions face à l’inéluctable ?
Christophe Lidon a eu l’excellente idée de « s’attaquer » à l’un des chefs-d’œuvre d’Ionesco, l’une des pièces emblématiques de ce qu’il est convenu d’appeler le théâtre de l’absurde.
Oui, une excellente idée, car tout d’abord, il a osé !
Je ne saurais dénombrer en effet le nombre de « Tu as vu Michel Bouquet dans cette pièce ? » entendus dans la file d’attente du théâtre des Gémeaux parisiens.
Bien entendu, tout ceux qui étaient en âge d’aller voir l’immense comédien dirigé par Georges Werler (il a joué le personnage plus de huit cents fois), tous ceux-là ne peuvent s’empêcher de penser à ce spectacle mythique.
En cette année 2025, Christophe Lidon nous propose donc sa propre version de ce classique du répertoire contemporain, une version on ne peut plus vive, dynamique, dans une mise en scène où la vie règne en maîtresse, alors que le thème principal est paradoxalement celui de l’individu confronté à la mort.
La vie qui va se manifester sur le plateau par l’utilisation intensive des corps.
Ici, sans aucun temps mort, avec beaucoup d’intelligence, les corps des comédiens seront mis à rude épreuve.
On ne compte pas les chutes, les moments à terre, ceux où l’on s’attire, se rejette, où l’on s’étreint, où l’on se poursuit...
Un très beau et très pertinent moment résume parfaitement cette mise en scène qui tire vers la farce plus ou moins macabre, celui où une sorte de cavalcade se déroule tout autour du trône, les comédiens évoluant comme sur le pourtour d’une piste circassienne.
Un cirque à la fois amer et drôle, comme un symbole de course dérisoire où l’on sait bien ce qui se passera dès lors que la ligne d’arrivée se présentera.
Christophe Lidon a réuni sur le plateau une petite troupe d’excellence, qui ne va ménager ni son énergie, ni son engagement pour interpréter tous les protagonistes de l’histoire.
Ici, le roi n’est pas nu, mais presque…
En pyjama la plupart du temps, Vincent Lorimy interprète de très puissante façon ce roi pathétique, au sens premier du terme.
Il réussit parfaitement à faire passer ces trois moments-clefs de la progression dramaturgique de la pièce que sont la dénégation, la révolte et la résignation plus ou moins forcée.
Le comédien excelle dans ce rôle difficile.
Il nous fait certes beaucoup rire, avec des mimiques et des gestuelles très appuyées, ( on pense parfois à un roi de comedia dell'arte), mais il nous émeut énormément.
Passant du statut de puissant d’entre les puissants à celui de « petite chose » sur un fauteuil roulant, il nous propose une remarquable interprétation, à la fois tout en puissance et nuances.
Chloé Berthier (qu’on avait tous tellement applaudie dans Merteuil) et Valérie Alane (qui retrouve également Christophe Lidon, après notamment Mister Cauchemar), incarnent les deux épouses avec elles aussi beaucoup de force, de puissance comique, mais aussi d’intensité dramatique.
Elles sont particulièrement crédibles en interprétant chacune d’entre elle une attitude face à la mort.
Là encore, les deux comédiennes contribuent pleinement à la réussite de cette entreprise dramaturgique.
Les irréprochables Thomas Cousseau en médecin-astronome-bourreau, Armand Eloi en garde et Nathalie Lucas complètent la distribution très efficacement.
Les trois font parfaitement passer l’absurdité du théâtre du grand Eugène, notamment grâce à des running-gags (celui du téléphone est épatant…) mis en place par le metteur-en-scène avec beaucoup d’à-propos.
Ce spectacle est de ceux dont il faut écouter attentivement la création sonore.
Celle de Cyril Giroux est remarquable.
J’ai souvent pensé aux compositeurs Philipp Glass ou Steve Reich, avec de grandes nappes de cordes synthétiques répétitives, des ambiances à la fois minimalistes et foisonnantes, des paysages de sons étranges, de bruits non-identifiables. Là encore du beau travail !
Les vidéos de Léonard sont elles-aussi très réussies, très signifiantes.
La dégradation des lieux, du palais, pour ne plus laisser entrevoir qu’un lieu dans lequel les personnages viennent disparaître, tout ceci est très beau et très signifiant.
Vous l’aurez compris, il faut aller assister à cette heure et quart de très beau théâtre.
Christophe Lidon est pleinement parvenu à entrer dans cette pièce, imposant avec succès sa griffe propre, et ce avec quantité de parti-pris tous plus judicieux les uns que les autres.
Ruez-vous sans plus attendre aux Gémeaux-Parisiens !
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Le roi se meurt | Théâtre des Gémeaux Parisiens
De Eugène Ionesco - Mise en scène de Christophe Lidon. Le roi Bérenger ne veut pas le reconnaître, il va mourir.... Son royaume se dégrade et malgré l'accompagnement de ses deux reines et de ...