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L'irrémédiable

© Photo Y.P.

© Photo Y.P.

Les larmes.
Au premier salut, la comédienne a les larmes aux yeux.

Tellement l’interprétation a été intense, forte, puissante.
Tellement l’émotion a été à son comble. Pour elle et surtout pour nous.

Delphine Grandsart nous présente un saisissant et puissant portrait de femme.
Une femme que je n’oublierai pas de sitôt.
Une femme qui a commis l’irrémédiable, et qui se retrouve enfermée pour un temps très long.
Une peine incompressible probablement, comme l’actualité on ne peut plus récente vient de nous remettre en mémoire l’existence pénale.

Le théâtre a ceci de merveilleux qu’il peut donner la parole à celles et ceux à qui on ne la donne pas ou on ne la donne plus.
Certes, cette femme a accompli l’impensable, certes, la société l’a enfermée pous se protéger.
L’autrice Delphine Gustau a pour autant écrit ce texte-coup de poing, qui nous donne l’occasion de comprendre. Pas de juger. Là n’est pas le propos.

Comprendre l’enfance, le passé, le pourquoi du comment.
Parce que cette femme est en proie à une terrible souffrance.
L’enfermement physique est à mettre en parallèle avec un autre enfermement, mental celui-là. La mémoire traumatique, le délire amoureux et la privation de liberté ont abouti à une forme d’important trouble psychologique.

Ici, outre ce magnifique portrait, il est question de nous interroger plus ou moins implicitement sur les mécanismes de répression qui ont abouti à enfermer cette femme.
Où est la frontière entre soin et punition, criminalité et folie ?

Les deux Delphine se connaissent très bien, et n’en sont pas à leur coup d’essai en matière d’entreprise artistique on ne peut plus réussie.
J’ai encore en mémoire ce spectacle, dans lequel elles nous faisaient revivre une certaine Louise Weber, plus connue sous le pseudonyme La Goulue.
C’était ici.


https://delacouraujardin.over-blog.com/2017/10/louise-weber-dite-la-goulue.html

Nous pénétrons dans la salle du Théâtre de la Flèche. Nous distinguons sur le plateau une silhouette qui nous tourne le dos.
Cette silhouette est vêtue d’une sorte de long t-shirt/chemise de jour (on pense évidemment à "l'uniforme" de ceux qui allaient monter à la guillotine, et de soquettes blanches.
Il nous semble bien qu’elle tient quelque chose dans les mains. Nous finirons bien par savoir la nature de cette « chose »…

Immédiatement, nous percevons l’espace très contraint du dispositif scénographique. Les deux enfermements évoqués un peu plus haut sont matérialisés de façon très judicieuse. Je vous laisse évidemment découvrir.

Une musique électro, une puissante pulsation monte dans les enceintes acoustiques. Nous comprendrons plus tard que ce rythme lourd et intense symbolise l’obsession traumatique de la prisonnière.

Et puis les mots vont surgir.
Nous allons savoir, nous allons suivre le terrible chemin de vie de cette femme.

Delphine Grandsart nous attire dans ses rets pour ne plus nous lâcher.
Elle va purement et simplement nous fasciner. Elle va nous faire écouter l’impensable, dans un récit ou la passion amoureuse, la quête d’absolu ont abouti a transformer Laurence en « monstre » qui n’a eu d’autre recours que la violence pour faire face à l’abandon et au silence.

Nous aurons l’occasion de faire connaissance également avec la Laurence « d’avant », grâce à une sortie physique et mentale de la cellule, dans un vision fantasmée de sa jeunesse et du passé pas si lointain.
Le dispositif scénique, à cour, fonctionne parfaitement.

La comédienne va nous glacer et nous fasciner. Son interprétation, admirable et toujours sur le fil, nous embarque dans un terrible voyage intérieur.
Ses mots sonnent comme de puissantes invocations, de pathétiques confessions (pathétiques, au sens premier de l’adjectif qualificatif).
Ces mots-là ne peuvent laisser personne indifférent. De par ce qu’ils nous disent et la manière dont ils nous sont dits.

Des objets viendront nous dire les tentatives de reconstruction mentale impossible de cette femme… 
Une craie avec laquelle d’autres mots et un croquis sommaire seront posés à même le sol… Là encore, le propos est très judicieux.

Il nous faudra un certain temps pour déclencher nos applaudissements nourris, à l’issue de cette magnifique performance théâtrale.
Parce que Delphine Grandsart aura fait en sorte de nous embarquer très loin pour nous dire et montrer une terrible mécanique d’enfermement.
Une puissante proposition artistique, admirablement interprétée et maîtrisée !

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