15 Octobre 2025
Lui, il se fait son cinéma.
Pour lui, la vie est un film. Ni gaie, ni triste… La vie, quoi...
Un film, qu’aurait pu tourner Godard, selon lui.
Laurent De Wilde est venu jouer quelques uns des titres qui composent son dernier album en date, Life is a movie.
Un album qui participe d’une certaine manière à une sorte de renaissance.
Dame ! Lorsque à la suite d’un accident de moto, après trois mois passés au lit avec interdiction de se lever, retrouver les sensations habituelles et en particulier pouvoir poser son pied par terre et marcher, lorsque de plus vous êtes l’un des pianistes phare de la scène jazz française, tout ceci donne envie de retourner en studio et de produire un album à la gloire de la vie.
Cet album, et donc ce concert, sera avant tout une exigence formelle du trio. Le trio de jazz, l’équivalent du quatuor à cordes de la musique dite classique.
Là où il est impossible de tricher, là où les trois instruments doivent être à la fois complémentaires et exister par eux-mêmes.
Après avoir exploré des territoires électroniques, des duos dont un très récent et magnifique, avec le musicien congolais Ray Lema, le pianiste-normalien revient donc à cette formation, avec deux importants artistes, les mêmes qui viennent d’enregistrer avec lui.
A la batterie et au sourire Donald Kontomanou, et à la contrebasse Jérôme Regard.
Tout commence avec Ahmad Jamal.
Un hommage à l’immense pianiste américain, décédé voici un peu plus de deux années.
Ce sera The awakening, tiré de l’album au titre éponyme.
Et nous de retrouver immédiatement tout ce qu’on aime chez Laurent De Wilde.
Tout d’abord, une joie de jouer, de communiquer avec ses camarades de plateau, un plaisir de se trouver devant le clavier du Steinway & Sons.
Le jeu, ensuite, toujours d’une précision absolue, au toucher oxymorique, à la fois puissant et délicat, intense et subtil. L’intelligence et la finesse du propos musical sont là, en permanence !
L’appropriation rythmique ensuite.
Tout au long de la soirée, dans plusieurs compositions ou reprises, le pianiste aux cheveux blancs nous démontrera une nouvelle fois sa capacité à provoquer des cassures rythmiques, passant par exemple d’une petite bossa chaloupée à un groove presque funky.
Le rythme, là d’où tout provient.
Le rythme de la terre ancestrale du jazz, le continent africain. Laurent De Wilde évoquera le balafon et la kora, dans l’un de ses petits discours dont il a le secret, à propos d’une composition intitulée Les paradis perdus.
C’est souvent un ostinato réjouissant voire espiègle, un court motif mélodique répétitif, qui constitue la base des compositions, réduites ainsi à très peu d’accords.
Un ostinato doublé piano contrebasse parfois, mais le plus souvent à la « grand-mère en bois » seule, sur lequel le pianiste vient poser le thème puis développer les motifs mélodiques et les improvisations.
Au fond, ces ostinatos constituent sans doute un point commun entre cette provenance culturelle africaine et la musique électronique itérative à laquelle je faisais allusion un peu plus haut.
Back on the beat !
De retour au beat, à la pulsation !
Une tournerie rythmique phénoménale, un groove monstrueux alternant avec un swing enjoué, des musiciens qui s’amusent sur scène, un solo impressionnant à la contrebasse, aux triolets de noires assumés, et voici un titre qui réjouit le public.
Voici maintenant une reprise, une appropriation du standard de jazz le plus enregistré au monde.
Round’ Midnight… Monk. Encore et toujours. L’insondable, l’inclassable, l’indépassable (?) auquel Laurent De Wilde a consacré une biographie qui compte dans le monde de la littérature jazzistique.
Ici « on a mis à la poubelle tous les accords », nous prévient-il.
Effectivement, ce sera une vision très personnelle de ce « tube », là encore avec des changements rythmiques sur la même pulsation, dont un au tempo plutôt rapide, Donald Kontomanou frappant tous les temps de la mesure en rim-shot.
Tonnerre d’applaudissement pour cette appropriation !
Un autre titre d’Ahmad Jamal, Manhattan Reflections, enregistré en 1970.
Ce sera l’occasion pour le batteur de nous ravir de sa technique toute personnelle !
Les traits pianistiques, foisonnants, les envolées lyriques et les petits motifs subtils nous enchantent !
Le solo de batterie, avec la virtuosité toujours aussi admirable de Donald Kontomanou, constituera lui aussi un grand moment du concert !
Le rappel ? Encore et toujours Monk, avec une version très ralentie de Locomotive.
Encore une fois, Laurent De Wilde nous ravit de sa capacité à faire siens des standards, à mettre à sa sauce des morceaux, dans des approches formelles toutes personnelles.
A chaque fois, comment ne pas être frappé par cette qualité de plus en plus rare à mon goût ?
Et puis, chaque concert de Laurent De Wilde est l’occasion d’apprendre de multiples faits, à la fois musicaux, historiques, des anecdotes ou des rappels d’événements peu connus.
Le pianiste est un raconteur, pédagogue, jamais pédant, toujours drôle et érudit. C’est à chaque fois un grand bonheur !
Le trio sera ovationné, par le public. Comment pourrait-il en être autrement ?
Une heure et demie de plaisir et de bonheur jazzistiques intenses !