19 Octobre 2025
Bill et Michael, ou la grâce musicale personnifiée !
Bill Laurance et Michael League sont venus présenter leur duo, après avoir tourné aux quatre coins du monde pendant neuf années entières au sein du fameux groupe Snarky Puppy.
Le second en est le bassiste-fondateur, le premier le pianiste et claviériste principal.
Ces deux-là, englishmen in Brooklyn-New-York, sont des potes, des copains, des camarades de jeu !
« Le fait que nous prenions un projet commun et que nous le fassions avancer ensemble est une affirmation de ce que nous sommes : nous sommes de bons amis, et nous célébrons cela avec cet album » tiendra à préciser Bill Laurance.
« We decided to play quiet music » plaisantera-t-il, « and play less loudly than usual !», faisant allusion aux morceaux qui ont fait le succès de Snarky Puppy.
Et de fait, les deux vont nous offrir des compositions à la fois minimalistes et très élaborées, des instantanées aux couleurs très particulières.
Au fond, les deux sont des musiciens impressionnistes, qui ont su capturer des atmosphères épurées, des pièces aux couleurs sonores subtiles et délicates.
Des couleurs en alternance chatoyantes ou plus sombres.
Si l’on peut qualifier d’extraverti le jazz du groupe sus-nommé, ici, il est question d’une musique intime, minimaliste, dépouillée, aux influences toutes particulières.
Les notes bleues, bien entendu, (on peut parfois songer à Bill Evans, avec Bill Laurance au seul piano), mais également le classique (on lorgne par exemple du côté de Debussy, Ravel, les maîtres français des quatre-vingt-huit touches blanches et noires), sans oublier la musique folklorique, notamment turque.
C’est ainsi que Michael League est venu avec deux instruments : une magnifique basse acoustique fretless de fabrication turque (tiendre-t-il à préciser), mais aussi un oud turc (un instrument à cordes sans frettes, lui aussi).
Ou comment passer de quatre à dix cordes, des doigts de la main droite au plectre.
Le musicien en joue de façon remarquable : les influences orientales côtoient un jazz certes épuré, mais à l’émotion intacte.
La plupart des morceaux joués dans la salle du Magic Mirrors qui se prête ô combien à l’exercice, seront tirés de leur dernier album en date, Keeping Company. On reste ensemble, après un premier album qui avait déjà enthousiasmé la critique.
Le discours musical est articulé bien évidemment selon un dialogue des deux musiciens.
Chacun à son tour, ils prendront la main pour des solos d’une intelligence rare, tout en subtilité, d’une richesse remarquable.
C’est notamment le cas pour la première véritable intervention du pianiste, dans le titre Kin. Les influences sus-mentionnées sautent alors aux oreilles, avec une appropriation toute personnelle.
Trails est enchainé, avec pour commencer une petite et joyeuse ritournelle, qu’on aurait plaisir à chantonner nous aussi.
Dans Stone Maker, se dégage une poésie de tous les instants.
Dans cette musique éthérée, qui évoque l’eau (nous apprendra Michael League), les traits d’oud sont soulignés par de doux murmures, comme une sorte de mélopée que chante en même temps le musicien.
Le mélange des cultures, occidentale avec le piano et orientale avec l’instrument turc, nous saute aux oreilles, les notes cristalines de l’oud contrastant avec les accords riches et foisonnants au piano.
C’est d’une magnifique beauté formelle !
Le groove n’est pas en reste, notamment dans le titre Yours.
Un ostinato un peu espiègle à la basse générant un rythme très carré permet au pianiste de poser son thème aérien et minimaliste.
Une pédale d’effet permet à Mister Laurance d’avoir un son qui ressemble un peu à un piano bastringue.
Le contraste obtenu est fort réjouissant ! Des breaks épatants apportent des silences très évocateurs eux aussi.
Sur Sant Esteve, des motifs superposés, joués ensemble, un solo d’oud aux glissandi réjouissants ravissent le public.
Oui, nous sommes purement et simplement envoûtés par ce que nous entendons.
Dans la salle le silence d’une rare intensité devient assourdissant.
Nous avons même du mal à déclencher nos applaudissements nourris tellement l’émotion suscitée par l’écoute de cette musique dure bien après la dernière note.
Sur scène, les deux musiciens prennent un plaisir évident à jouer, riant souvent entre eux, plaisantant même parfois. L’amitié est palpable.
En rappel, Michael League nous présentera une sublime chanson folklorique turque, adaptée par les soins des deux musiciens.
Tous les spectateurs sont subjugués par Iki Ekli, Bir kayada.
C’est beau à en pleurer, me dira ma voisine de chaise. Comment ne pas être d’accord avec elle…
Standing ovation, évidemment, avec des applaudissements en rythme, scandés par le public admiratif et comblé, dont votre serviteur.
Avec ce dernier concert de la 39ème édition du Tourcoing jazz festival, on sort de la salle sur un petit nuage, le cœur et l’âme emplis d’images poétiques, de notes subtiles et diaphanes, de mélodies chantantes d’une rare sérénité.
Beau à pleurer, vous dis-je !