11 Juillet 2025
C’est un jardin extraordinaire…
Extraordinaire ? Vraiment ?
Adam vous dirait que oui, certes, son jardin fut merveilleux, jusqu’à l’apparition de celle qu’il appelle « la créature ».
Une certaine Eve. Qu’un certain Dieu avait cru bon de mettre entre ses pattes.
Rendez-vous compte, pour ce pauvre garçon, rien ne va plus : cette Eve-là entreprend non seulement de nommer toutes les choses et animaux qui les entourent, mais de plus elle ne tient pas en place, allant et venant à sa guise, foulant les "adamiennes" plate-bandes.
Sans compter qu’il y a pire encore : elle n’arrête pas de parler !
Coup dur, donc, pour ce premier homme, désemparé à l’idée de devoir cohabiter avec celle qui voudrait bien entamer une relation un peu plus convaincante que simplement celle que son colocataire forcé ne souhaiterait…
Et nous d’assister à cette toute première histoire d’amour, ô combien complexe.
Et nous d’avoir les points de vue des deux protagonistes de cette histoire-là. Chacun son tour, dans des adresses jubilatoires au public, qu’elles soient individuelles sur le plateau ou exprimées ensemble à tour de rôle.
Marie-Céline Courilleault a eu l’excellente idée d’adapter la nouvelle de Mark Twain intitulée Le journal d’Adam, publiée en 1893, et remaniée jusqu’en 1904, date de l’édition définitive, avec Le journal d’Eve formant ainsi un véritable diptyque.
A cette date, l’auteur a déjà posé les deux principales œuvres qui assureront sa postérité, à savoir Les aventures de Tom Sawyer, et celles d’Huckelberry Finn. Deux œuvres qui nous empêchent souvent malgré nous de nous confronter au véritable Mark Twain.
A savoir Mark Twain, le passionnant contemplateur de ses contemporains, pamphlétaire à ses heures, et surtout, le formidable sociologue de son époque, avec en l’occurrence sa vision à la fois un peu pessimiste, réaliste, mais également attendrie du couple.
En mettant les mots de Twain dans la bouche de ses comédienne et comédien, Marie-Céline Courilleault nous permet de découvrir (ou re-découvrir) l’humour féroce dont était pourvu ce littérateur américain.
En passant haut la main les épreuves du « gueuloir » du passage sur les planches, le texte de l’auteur nous passionne et nous interpelle à la fois.
Elle a elle-même assuré la mise en scène de son texte, et nous plonge avec délectation dans ces portraits croisés des deux premiers êtres humains, si l’on veut bien croire ce que nous rapporte la religion catholique.
Tout commence judicieusement avec une sorte de flash forward : devant le rideau, Adam apparaît, vieilli, de nos jours, la canne à la main. Il fume une pipe très poétique...
Puis, c’est la rencontre avec une charmante jeune maman. Les deux s’assoient, et l’histoire peut être racontée.
Et ce, dans une très jolie scénographie, qui fait penser au décor d’une bande dessinée, avec des petits tapis d’herbe synthétique, avec des peluches, des accessoires enfantins, une petite piscine bleue en forme de coquille St-Jacques symbolisant… (je vous laisse découvrir par vous-mêmes…), avec évidemment un arbre aux fruits défendus, et surtout, surtout le serpent tentateur.
Lison Di Martino et Loïc Mettendorf seront cette Eve et cet Adam.
Dans des costumes très réussis.
Slip en feuilles d’arbre pour lui (il nous donnera un conseil fondamental, à nous les mâles présents dans la salle...), maillot de bain rehaussé de jolies fleurs pour elle.
(Au passage, nous constatons que comme dans les tableaux religieux médiévaux et classiques, Adam est pourvu d’un nombril, ce qui me laisse à chaque fois perplexe : pourquoi Dieu a-t-il doté ses créations de ce nombril totalement inutile ? On comprend en tout cas aisément que la production du spectacle ait laissé à M. Mettendorf ce petit orifice refermé auquel il doit sans aucun doute tenir beaucoup. Et moi, je referme ma parenthèse...)
La comédienne et le comédien ne vont pas ménager leur énergie à nous embarquer dans les aventures sentimentales des deux personnages.
Les deux nous captivent, par leur capacité à incarner ce couple, avec des décalages très drôles.
Ils parviennent parfaitement à camper ces deux archétypes que nous connaissons plutôt bien : au fond, nous avons devant nous un Homme et un Femme tentant de communiquer, d’exister et de vivre ensemble. De la singularité naît l'universel.
Grâce à eux deux, grâce à leur engagement, leur capacité à faire passer l’humour du texte, nous sommes complètement plongés dans ce qu’ils nous racontent et nous montrent.
Loïc Mettendorf est parfait en espèce de grand dadais excédé et fatigué de cette compagne forcée. Ses mimiques de lassitude sont épatantes !
Lison Di Martino campe une très jolie Eve espiègle, un peu fantasque, qui se donne énormément de mal pour séduire son camarade d’Eden.
Les deux seront très touchants dans la scène finale, une scène qui nous rappelle que nous autres mortels ne sommes pas parfaits, et qu’il y a des raisons de croire en nous, même si ce n’est pas tous les jours facile !
On sort de ce délicieux spectacle sur un petit nuage, ravis d’avoir assisté à une entreprise artistique des plus réussies.
Je vous conseille vivement ce voyage à la source, cette première histoire d’amour de l’humanité narrée de la plus belle des manières qui soit.
Vous avez jusqu’au 27 juillet. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas !