4 Juin 2025
Vous n’avez rien à déclarer ?
Les poètes, eux, oui.
Les poètes déclarent qu’il serait grand temps de songer à un monde de fraternité, dans lequel la liberté, l’égalité seraient enfin des droits inaliénables, reconnus en tant que tels.
Un monde où il n’y aurait plus ni immigration ni émigration, de par l’abolition totale des frontières.
Un monde où la Méditerranée ne serait plus un lieu de mort pour ceux qui entreprennent le périlleux voyage, abandonnant famille et proches.
Un monde qui verrait enfin l’Etre humain ériger l’altérité et le respect de l’Autre en valeur et principe fondamentaux.
Le texte que nous allons entendre tout au long du spectacle est constitué d’extraits anaphoriques de La déclaration des poètes du grand auteur martiniquais Patrick Chamoiseau.
Ca, c’est ce que nous entendons en voix off dans les enceintes.
Devant nous, deux artistes danseurs-acrobates vont nous interpréter une tout autre partition.
Durant 35 minutes, Tésia Peirat et Tanguy Allaire interpréteront ces deux corps, ces deux êtres qui se bousculeront, s’attireront, se repousseront, s’enlaceront, se sépareront, tomberont, se relèveront pour mieux retomber.
Deux corps errants, deux corps nomades, qui ne peuvent s’entendre.
Comme si toute communication était rompue, et que ces corps étaient en permanence dans une sorte d’attirance-répulsion, comme s’il était question de violence intrinsèque, génératrice du mal-vivre et de la difficulté d’être deux, d’être ensemble.
La chorégraphie de Sandrine Chaoulli a quelque chose de brutal, au sens non péjoratif du terme, au sens premier du terme.
Ici, les corps sont dans une sorte de paroxysme du mouvement, que ce soit dans les portés, les ralentis, les chutes, les relevés, les équilibres, les déséquilibres...
Un aboutissement ultime d’un mal-être généralisé.
Une jungle, en quelque sorte...
Au fond, les deux danseurs nous disent le mal ambiant à vivre ensemble, à accepter l’Autre.
Les personnages essaieront bien de remédier à cet état de fait, mais rien n’y fera, chaque tentative se soldera par un échec.
Les très talentueux Tésia Peirat et Tanguy Allaire sont impressionnants d’engagement et de puissance corporelle.
Les deux donnent à leurs mouvements beaucoup d’amplitude, utilisant tout le plateau, en l’occurrence un tapis posé dans la cour de l’Hôtel du département, à Châlons, ainsi que l’espace autour.
Un autre symbole, au passage que ce tapis : leur monde auquel les deux êtres tentent d’échapper, mais qui au passage, les rappelle toujours à lui.
La chorégraphie privilégie dans un premier temps l’évolution en solo de chacun. Tour à tour, les deux danseurs nous expriment ce qu’ils ont à nous dire, avec leur corps en entier.
Ce n’est que dans un deuxième temps que les deux corps se rejoindront, dans une tentative de conciliation.
Aboutira-t’elle, cette conciliation, et peut-être cette réconciliation ? Je vous laisse découvrir.
Une magnifique bande-son accompagne ce spectacle qui doit également s’écouter attentivement.
Nous entendrons le son de la mer, des vagues, bien entendu.
Nous écouterons également des pièces musicales comme le Dhikr-Requiem de Mozart l’Egyptien, l’album d’Hugues de Courson, le mouvement Pro peccatis du Stabat Mater de Marco Rosano, ou encore le titre Fulgija Ear, du groupe folk multinational Heilung.
Ces pièces musicales servent parfaitement au propos général, renforçant l’impression onirique de l’entreprise artistique.
Un message positif sera exprimé : « L’effort est dans chacun, dans l’ordinaire du quotidien », entendrons-nous.
Cette demi-heure de très beau spectacle n’aura laissé personne indifférent. Comment ne pas se montrer totalement conquis par la grâce et la puissance de Tésia Peirat et Tanguy Allaire ?