4 Juin 2025
Vous reprendrez bien un petit scotch ?
Barthélemy Bompard et la Compagnie Kumulus donnaient hier au festival FURIES de Châlons en Champagne la toute première représentation de leur nouveau spectacle.
Une fascinante et passionnante adaptation du livre d’Edouard Louis.
Ou comment plonger de façon implacable les spectateurs de la place Foch dans cette lettre vivante à un père violent, lui-même broyé par la violence sociétale.
Au sol, une structure métallique en forme de cage. Tout autour, à une certaine distance, des petits piquets installés de façon circulaire.
Nous n’allons pas tarder à comprendre la fonction de tout ce dispositif.
Deux hommes.
Un fils, un père.
Ce dernier est dans son espace. Le premier s’adresse à lui.
Quentin Alberts va jeter à la figure du père les mots d’Edouard Louis.
Durant une heure et quart, le comédien va nous faire comprendre ce qu’a enduré son personnage, jeune, au sein de sa famille, la violence morale, la violence physique, générée par la misère, l'alcool et peut-être surtout l'ennui.
Il nous racontera ce père-ogre, qui n'avait pas les codes, qui n'avait pas à la naissance les pieds dans les bons starting-blocks, qui avait peur de voir l'intelligence et les compétences scolaires de son fils dépasser les siennes.
Qui a rejeté en bloc l'homosexualité de son fils. Qui ne voulait rien entendre à la différence.
Et puis le réquisitoire.
C'est le temps de la violence institutionnelle et surtout politique. La violence en amont des deux premières, la violence qu'il ne faut pas oublier, trop souvent passée sous silence.
Nous allons comprendre que le titre du livre et donc du spectacle n'est pas une question, mais bel et bien une affirmation. Sans point d'interrogation.
Le comédien va hurler des « noms illustres ».
Des noms qu'il faut avoir en permanence à l'esprit, pour ne pas les oublier, le nom de ceux qui ont fait en sorte d'arrêter de rembourser certains médicaments nécessaires au père d'Edouard Louis littéralement broyé dans son usine, de transformer le RMI en RSA, de promulguer la Loi-travail, le nom de celui qui parle des « fainéants », des « assistés », qui enlève 5 euros par mois aux plus démunis, qui oppose ceux qui portent un T-shirt ou un costume, dominés et dominants.
Chirac, Bertrand, Sarkozy, Hirsch, Hollande, Valls, El Khomry, Macron…
Durant tout le spectacle, Quentin Alberts se montre virulent et agressif verbalement. Il parvient parfaitement à faire passer le ressenti de l’auteur, tout ce qu’il a dû endurer…
Il n’arrête pas de se déplacer, de danser, presque parfois, se mouvant autour de la structure qui va s’installer devant nous.
Le père, c’est Richard Ecalle.
Qui se place dans sa cage. Nous entendons sa respiration, lourde et bruyante.
Un père-araignée. Qui durant une heure et quart va tisser sa toile.
Au moyen de ruban adhésif.
Les fils de cette gigantesque toile, ce seront ces rubans de scotch que le comédien va dérouler, créant un sentiment oppressant d’enfermement.
Impossible pour nous autres spectateurs de ne pas ressentir une sorte de malaise, à voir cet homme créer l’enfermement. La cage devient la prison.
L’espace devient de plus en plus contraint, sur le plateau, obligeant le comédien à adapter ses déplacements, et la position de son corps.
Lui aussi est amplifié.
Tout le monde sait qu’en déroulant un bout de scotch, un bruit caractéristique se produit.
En plaçant le rouleau près de sa bouche, le comédien génère un son qu’il module, avec le résonnateur naturel de sa bouche.
Ainsi, il crée des bruits qui seront tour à tour des cris, des menaces, des vociférations monstrueuses.
Le parti-pris est formidable. Ce spectacle est un spectacle qui doit s’écouter également attentivement.
D’autant qu’à la guitare électrique, Pascal Ferrari nous assène des rifs plus ou moins saturés, des notes de rage, des notes itératives, parfois lancinantes, recréant également une violence mais aussi une délicatesse furieuse, une furie délicate. Comme un oxymore musical.
Les petits supports du ruban serviront également, comme des œufs eux aussi monstrueux collés aux fils, mais aussi de lunettes. Là encore, le propos est fort judicieux.
Ce spectacle intense, cette magistrale adaptation d’un livre-choc, sidère les spectateurs, au sens premier du terme.
La restitution des mots d’Edouard Louis devient un véritable coup de poing dramaturgique. Je peux vous assurer que personne autour de la scène n’en mène large.
Un véritable et fascinant choc artistique !
Lorsque la forme dramaturgique se met au service du propos littéraire.
Ne manquez surtout pas ce spectacle, s’il vient à être donné près de chez vous. Il le sera forcément.
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Qui a tué mon père - Compagnie Kumulus
Création 2025 - pour la rue (spectacle nocturne) et la salle - durée 75 min. " L'histoire de ta vie est l'histoire de ces personnes qui se sont succédées pour te détruire. L'histoire de ton co...