7 Juin 2025
Les dessous fric…
Ces dessous-là, ce sont les soutien-gorges, les culottes, les strings, les tangas, j’en passe et non des moindres, que fabriquent les ouvrières-esclaves de la société « Mother City ».
Des ouvrières qui vont nous raconter leurs déplorables conditions de travail, exploitées qu’elles sont par une direction pour qui l’ultra-libéralisme est érigé en religion.
Des ouvrières qui vont nous dire leurs combats, leur révolte, mais aussi leur histoire, leurs parcours de vie, leurs aspirations.
Hier, Pascaline Herveet nous a raconté tout ceci, au cours d’une lecture parlée chantée.
Un moment choc, un véritable coup de poing dramaturgique, l’un de ces instants de spectacle vivant qui restent à jamais gravés dans la mémoire d’un critique, en l’occurrence celle de votre serviteur, qui pourtant, en a connu, des instants forts et mémorables…
A l’issue de la représentation, Mademoiselle Herveet avait les larmes aux yeux. (Retournez donc à la photo de couverture de l’article.)
Moi aussi.
Tout a commencé par l’émission de Daniel Mermet, Là bas si j’y suis, avec un sujet consacré aux petites mains des entreprises Lejaby et Kenzo, fabriquant les dessous féminins.
Les dessous féminins, l’envers du décor.
Un déclic pour l’artiste circassienne.
Pascaline Herveet a donc entrepris dans un premier temps un travail d'écriture, dans lequel elle allait montrer comment relier le corps physique et le corps social, comment à travers ces sous-vêtements typiquement féminins (encore que…. mais je m’égare….), comment dénoncer l’ultra-capitalisme, l’asservissement et l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché.
Un travail d’écriture, donc.
Un remarquable travail d’écriture, d’ailleurs édité aux Presses universitaires du Midi, dans la collection Nouvelles Scènes Francophones.
/image%2F2036187%2F20250607%2Fob_c8f00b_capture-d-e-cran-2025-06-07-a-07.png)
C’est bien simple, j’ai retrouvé la puissance d’évocation d’un certain Emile Zola dans la description de l’exploitation d’êtres humains par le travail, dans la mise en images de la lutte de classes (appelons un chat un chat !), dans la parole donnée à ces ouvrières qui se révoltent certes, mais qui sont avant tout des êtres humains, avec leurs qualités et leurs défauts.
Nous allons pénétrer ce monde hallucinant, qui semble tout droit sorti du XIXème siècle. Des références historiques de cette époque seront d’ailleurs évoquées.
Nous serons bouleversés par ce récit, nous serons sidérés par ce que nous allons entendre, nous serons émus au plus haut point par les dires de l’Amazone et de la Joconde.
Oui, Pascaline Herveet donne la parole à deux de ces femmes, notamment, deux esclaves des temps modernes, dans cette industrie si particulière.
L’Amazone et de la Joconde nous parleront beaucoup du corps physique.
Le corps martyrisé par le boulot, le corps violenté, le corps érotisé par ces bouts de tissus, le corps opéré et amputé, aussi (un cancer du sein pour une ouvrière dans une boîte où l’on coud à longueur de journée des soutien-gorges, comme une double-peine...)
Alors, le rapport avec le cirque, me direz-vous, ainsi qu’avec les arts de la rue ?
Ce texte, qu’elle va nous dire, c’est avant tout une « pièce de cirque », à destination de sept artistes circassiens.
Ici, c’est à une version lecture parlée et chantée qu’elle nous invite.
Elle se plante devant nous, et débute sa lecture. (Les feuilles ne lui serviront que très peu, elle possède déjà pleinement son texte. Des feuilles qu’elle jette une par une, au fur et à mesure.)
Pascaline Herveet aime les mots.
Ces mots terribles qui vont raconter, qui vont nous bouleverser, qui vont nous amuser aussi.
Elle va nous dire ces mots-là, ses mots à elle.
Des phrases et des formules coup-de-poing, dans une langue écrite vive et nerveuse, qui passe tellement bien au gueuloir, pour reprendre la formule de Flaubert.
Il sera impossible de ne pas être captivé par son récit, par la capacité de l’auteure-comédienne à nous asséner ces douloureux destins de femmes.
Et moi d’être subjugué par la qualité littéraire de ce texte, notamment par des aphorismes ô combien percutants qui nous tirent des sourires.
« Tu pointes ou tu te tires? », à propos de la pointeuse qu’il faut actionner en permanence, même pour les pauses-pipi…
« On ne touche pas au volant de ma culotte, c’est moi qui conduis !» pour évoquer la notion de consentement...
Et tant d’autres remarquables formules.
Et puis, Mademoiselle Herveet est une chanteuse. Aussi.
A la voix puissante, assurée, elle aussi militante.
elle va nous ravir, avec plusieurs interprétations de chansons de lutte, des chansons pour supporter un peu mieux le boulot aliénant, un blues à la Colette Magny, sans oublier une work-song évoquant l’esclavage.
Sans oublier la fin du spectacle, avec la merveilleuse Chanson des Canuts.
C'est nous les canuts
Nous sommes tout nus
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira.
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la tempête qui gronde…
Durant une petite heure, Pascaline Herveet nous aura subjugués, avec cette entreprise artistique si intense, si poignante, si bouleversante.
Un tonnerre d’applaudissements en rythme, des « Bravo ! » en veux-tu en voilà tellement mérités, les spectateurs assis qui se lèvent, voici ce qui l’attendait, dès les derniers mots prononcés.
Un moment artistique et dramaturgique rare. Un moment de temps suspendu.
/http%3A%2F%2Fdocteurparadi.com%2Fwp-content%2Fuploads%2F2020%2F03%2F720843360_2588651921193558_5389422123770970112_o-300x200.jpg)
Les Petits Bonnets - Cirque du Docteur Paradi
Les Petits Bonnets Précédent Suivant Plus des Photos UNE PIÈCE INDISCIPLINAIRE : La pièce porte un double regard sur l'histoire de ces femmes. Un regard intime, empathique, et un regard ...