2 Juin 2025
Tournez manège !
Ou la belle histoire du beau au bois dormant.
Oui, les belles histoires, nous en avons besoin. En permanence.
Et où en trouver à la pelle, de ces histoires-là ? Au théâtre, bien évidemment !
C’est ce que nous annonce Gaston, dès son apparition à jardin, sur le plateau de la salle rouge du Lucernaire.
Comment, vous ne connaissez pas Gaston ?
Le Duc Gaston d'Andinet d'Andaine.
Bon, il est mort en 1913, Gaston, mais il est revenu en tant que narrateur, grâce à la subtile et très réussie adaptation de David Legras de cette pièce assez rarement jouée de Jean Anouilh. Une pièce qu’il classait dans la catégorie « rose » de sa production dramaturgique.
Elle fut créée en 1940 avec Yvonne Printemps et Pierre Fresnay dans les rôles principaux, et l’on se souvient encore de la version de 2014, interprétée notamment par Davy Sardou et Noémie Elbaz.
David Legras, les fidèles lecteurs de ce site le connaissent bien, pour l’avoir déjà rencontré dans deux spectacles très réussis, l’un consacré à Proust, l’autre à Fernando Pessoa.
En cette fin de saison, le comédien met donc en scène cette Leocadia pour nous proposer un bien réjouissant et très drôle spectacle, d’une grande fraîcheur de tous les instants.
Un spectacle qui met en abyme cet art étrange qu’est le théâtre, cet art où un homme ou une femme disent à d’autres hommes et femmes qu’on ferait ci ou ça, ici où là, pour raconter justement une histoire, si possible belle.
Si Gaston est mort, Leocadia l’est tout autant.
Leocadia Gardi, la célèbre cantatrice, est décédée d’un accident causé par son voile. (Impossible de ne pas penser à Isadora Duncan, au passage.)
Les trois jours précédant le drame, elle a vécu une grande idylle avec le Prince Albert. (Honni soit qui mal y pense).
Ce pauvre Albert est désespéré, et depuis deux ans, est plongé dans une profonde dépression.
Sa tante, la Duchesse a imaginé un stratagème qu’elle pense infaillible pour lui faire retrouver la joie de vivre : au fond de son parc, elle a fait recréer les lieux où se sont aimés les deux illustres tourteraux.
Las ! Il lui manque Leocadia.
Heureusement, le destin met sur sa route Amanda, une modeste modiste, sosie de la chanteuse lyrique.
La jeune femme réussira-t-elle à redonner courage, entrain et amour à Albert ?
Immédiatement, dès avoir pénétré dans la salle, les spectateurs ne peuvent pas manquer d’apercevoir un joli manège, installé sur un dispositif scénique de tournette.
C’est en effet avec cet élément qui constitue pratiquement toute la scénographie du spectacle que David Legras va faire évoluer ses comédiens et comédiennes.
Le propos est on ne peut plus pertinent.
En effet, ce décor tournant permet de marcher, de rouler à vélo (si si…), et puis, grâce à un ingénieux procédé situé autour de l’axe central du manège, de visualiser les différents lieux de l’intrigue.
Tout ceci est très judicieux, et fonctionne à la perfection.
Une petite troupe de six comédiens, David Legras compris, va donc interpréter tous les rôles de la pièce. Là aussi, une légère adaptation a été réalisée.
La Duchesse c’est Valérie Français.
La formidable Valérie Français, qui moi, m’a fait penser purement et simplement à la grande Maillan.
Quel abattage, quelle vis comica, quel sens du jeu comique !
Il faut entendre son accent mondain appuyé et « très prout-prout », ses ruptures, ses inflexions, il faut voir sa gestuelle parfois alambiquée, sa démarche toute particulière, ses mimiques. Elle nous dit les répliques cinglantes d’Anouilh avec une conviction et une puissance qui forcent le respect.
C’est bien simple, elle est hilarante !
Ses duos avec Germain (un mélange du personnage original du Baron Hector et du maître d’hôtel), ses duos sont d’une épatante drôlerie.
Axel Stein-Kurdzielewicz campe ce personnage niais, dégingandé, maladroit, atteint parfois d’un trouble du langage avec beaucoup de drôlerie. Lui aussi est irrésistible et nous fait beaucoup rire.
Les deux jeunes héros étaient incarnés hier de façon irréprochable par Camille Delpech et Emilien Raineau.
On croit tout à fait à ces deux personnages qui tissent devant nous une singulière histoire d’amour. On est en totale empathie avec eux deux, grâce à la justesse des deux comédiens, qui parviennent parfaitement à nous tenir en haleine quant au dénouement final de l'histoire.
Et puis un autre acteur va beaucoup nous amuser. Il s’agit de Drys Penthier, chargé d’interpréter d’autres personnages, comme notamment le chauffeur de taxi, le marchand de glaces, le patron du « beau Danube »…
Il interprète ces personnages avec beaucoup de malice.
Au final, on sort de la salle rouge sous le charme de cette histoire d’amour et de théâtre dans le théâtre.
Je vous engage vivement à aller découvrir ce texte de Anouilh, adapté et mis en scène de brillante façon par David Legras.
Un spectacle qui à n’en pas douter figurera parmi les grands succès de cette fin de saison parisienne.
Vous reprendrez bien une petite anisette Marie-Brizard à l’eau ?