20 Juin 2025
Quand t’es dans le désert…
Celui où la nuit, on croit pouvoir toucher les étoiles, tellement l’air est pur , dénué de toute pollution et d’humidité, donnant l’impression à chacun de faire vraiment corps avec le cosmos.
Ce désert, c’est celui d’Atacama, au Chili.
Atacama. Le nom du deuxième album de la jeune pianiste, chanteuse et compositrice de jazz Clélya Abraham.
Une musicienne passionnée par tout ce qui touche à l’astronomie et l’espace.
Un album qui nous plonge dans un jazz solaire, métissé, un album dont elle va interpréter tous les titres, au cours de ce concert.
Un jazz chaleureux, à la fois passionnant et exigeant.
Un jazz qui nous rappelle les racines caribéennes de Mademoiselle Abraham, également très inspirée par le pianiste mauricien Jerry Léonide.
La musique de Clélya Abraham est un formidable creuset d’influences diverses.
Grâce en particulier à sa solide formation musicale, notamment au Centre des Musiques Didier Lockwood, elle possède une belle et grande technique instrumentale, toujours au service de la mélodie et des thèmes qu’elle compose.
Jamais, il n’est ici question de jouer vite pour jouer vite. Non, bien au contraire, la vélocité et la virtuosité sont toujours là pour sa musique, et non pour une démonstration gratuite et finalement vaine.
L’influence du sud se fait également ressentir dans le toucher de la pianiste, à la fois délicat et puissant, passant de volutes presque éthérées à des suites magistrales d’accords on ne peut plus énergiques.
On pense évidemment aux grands pianistes d’Amérique latine, comme Roberto Fonseca ou encore Alfredo Rodriguez.
Pour autant, dans ses compositions toutes très personnelles, la jeune femme sait parfaitement ce qu’elle doit aux aînés.
Sur scène, les morceaux de l’album se déroulent dans une progression à la fois subtile et rigoureuse, débouchant souvent sur des moments de fusion jubilatoire, à la rythmique de braise et de feu.
Un peu à la Yellow Jackets ou aux canadiens d’Uzeb.
La musique chaloupée, presque parfois zouk ou bossa-nova fait alors place à des moments très jazz-rock fusion.
Tout commence alors par un thème d’une grande sensibilité, que l’on peut presque nous aussi fredonner, pour aller dans une direction qui tend vers des instants passionnants d’énergie et de puissance pure.
Il faut dire qu’elle joue avec trois musicienne et musiciens qui donnent à son jazz des couleurs à la fois énergiques et très rythmiques.
A la guitare électrique Fender Jaguar (me semble-t-il), aux notes souvent très claires, sans saturation, Kévin Lazakis nous distillera de subtils contrepoints, des solos eux aussi non dénués d’une certaine fulgurance, allant même jusqu’à doubler les vocalises de « la patronne ».
Tout ceci est fort réjouissant.
Et puis l’assise rythmique !
A la contrebasse, Samuel F’Hima, que j’avais déjà rencontré au festival de Marciac, avec le groupe Daïda.
Lui aussi est un virtuose. Nous allons nous rendre compte, notamment dans des moments en solo, avec ou sans archet, avec ou sans pédales d’effets.
Que ce soit en haut du manche, ou au jeu au pouce, le contrebassiste nous ravit, surtout lorsqu’il joue lui aussi des accords.
Et puis à la batterie, la franco-brésilienne Ananda Brandao, arborant un joli foulard à la Jeff Porcaro, va elle aussi nous sidérer, au meilleur sens du terme !
C’est elle qui impose un groove puissant, avec notamment une belle utilisation du rim shot, donnant des couleurs elles aussi très chaudes à son jeu.
Des breaks réjouissants, de savantes cassures rythmiques, de très jolies nuances, un jeu allant d’une subtile douceur à une puissante énergie, tout ceci nous ravit.
Il est impossible de ne pas penser à une autre jeune et très talentueuse batteuse, Roni Kaspi, dont elle partage la même capacité à passer de moments très doux à une fureur complètement maîtrisée.
Sur scène, ces quatre-là nous montrent combien ils sont contents de jouer, ils nous disent leur bonheur d’être ensemble. Tout ceci est en permanence perceptible.
Clélya Abraham est également une chanteuse, à la voix chaude et claire, alternant là encore délicatesse et puissance.
Elle n’hésite pas à se lancer dans des vocalises et des moments de scats très maîtrisés, qui amplifient le sentiment de musique du sud.
Chacune de ses compositions nous raconte une histoire, une émotion, qu’elle décrit avant de les interpréter. On sent au passage sa grande connaissance de sa passion pour tout ce qui touche l’astronomie, comme le témoigne sa présentation du titre Orion, qui ouvre l’album.
Au final, on comprend très vite pourquoi Mademoiselle Abraham a été nominée aux dernières Victoires du Jazz, dans la catégorie "Révélation" !
Ne manquez surtout pas cet été, dans différents festivals, ce passionnant jazz chaleureux, qui nous embarque loin, très loin, en nous parlant de racines et de métissage.