4 Mai 2025
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Au suivant !
Ou comment en France, la procédure de comparution immédiate expédie les jugements plus vite que son ombre.
Ou lorsqu’en un quart d’heure chrono, on peut en prendre pour 20 ans ferme maximum.
La procédure de comparution immédiate, véritable monstre judiciaire, Léviathan des temps modernes.
La procédure de comparution immédiate, déclarée anticonstitutionnelle dans de nombreux pays.
La procédure de comparution immédiate, qui a fait que notre pays a été à plusieurs reprises condamné par la CEDH, la Cour Européennes des Droits de l’Homme.
C’est à cette procédure de justice, qui ne devait être au départ qu’exceptionnelle, que Guillaume Poix et Lorraine de Sagazan consacrent ce spectacle intense, politique au sens noble du terme, à la fois fascinant et passionnant.
L’auteur du texte et la metteure en scène terminent avec cette entreprise artistique un cycle, où ils interrogent par le biais de l’écrit certes, mais surtout avec les moyens du théâtre, scénographiques, symboliques et performatifs, l’institution judiciaire française.
La comparution immédiate, comment ça marche ?
C’est le personnage qui nous attend sur scène qui va nous le rappeler, ou pour la plupart des spectateurs, nous l’apprendre.
Vous prenez un prévenu (majoritairement masculin), que vous avez gardé à vue durant 48 heures, sans avoir pu se laver, se changer. Il comparaît avec un avocat commis d’office, qui ne connaît pas le dossier, qui n’a pas eu le temps de l’étudier.
L’audience durera en moyenne un quart d’heure, avec le prononcé du jugement dans la foulée, avec également un mandat de dépôt immédiat.
Ce système est le premier pourvoyeur français d’incarcération. Ici, il est question d’aller vite.
L’un des grands thèmes de ce spectacle est en effet le temps.
Un temps à la fois court et long. Le temps court de l’audience, certes, dont nous pourrons nous rendre compte à quatre reprises.
Les temps qui ne s’accordent pas, qui ne concordent pas…
Le temps des accusés, celui de l’institution.
Le temps des victimes, lui, sera complètement occulté.
Nous allons en effet assister à trois audiences, dont le contenu est tiré de faits réels. Des audiences chronométrés, comme certains jeux télé...
La quatrième audience, d’un point de vue pédagogique sera tout aussi édifiante. C’est elle qui conclura de manière on ne peut plus efficace le spectacle.
Un dernier acte qui nous scotche sur nos fauteuils. Je vous laisse évidemment découvrir.
S’il dénonce de façon implacable une terrible réalité sociétale, ce spectacle, même si l’aspect documentaire engagé est en permanence présent, ce spectacle, c’est avant tout du théâtre.
Nous nous en rendons compte immédiatement dès que nous découvrons la scène.
Nous voici devant une grande tente de tissu que des projecteurs colorent en orange. Un peu comme une sorte de cathédrale mouvante et onirique, un lieu hiératique où l’on va rendre la justice, au nom d’une sorte d’autarque apparaissant projeté au lointain.
Audience judiciaire et théâtre, une longue histoire. Un procès est évidemment propice à une dramaturgie.
Ici, Lorraine de Sagazan a choisi de nous proposer une forme qui repose sur la farce dramatique, avec une démesure assumée, et différents parti-pris tout à fait judicieux.
Les comédiennes et comédiens, à part le comédien Khallaf Baraho, le témoin, tous seront masqués.
Ici, il est question d’allégories, voire de caricatures, en ce qui concerne notamment les professionnels du droit.
Tous auront des masques figés (un coup de chapeau au concepteur Loïc Nebrada). En ce qui concerne le procureur, lui aura également des prothèses en guise de mains. Les mains liées par le pouvoir en place ?
Ce seront donc les corps et les voix seuls qui seront chargés de jouer. Tout ceci va donc prendre un côté exacerbé, parfois très drôle, parfois surréaliste, souvent pathétique au sens premier du terme. Nous sommes vraiment dans une comedia del’arte du tragique.
Les personnages se meuvent dans de véritables chorégraphies. Nous sentons bien combien ces métiers sont codifiés, même si la dramaturge pousse le concept à l’extrême.
La comédie musicale du deuxième acte permettra d’amplifier encore un peu plus tout ceci. Les dialogues deviennent chantés, de façon souvent volontairement dérisoire, ajoutant du grotesque assumé au propos général.
Nous rions, des interventions de la présidente, la formidable Victoria Quesnel et de celles du procureur, le non-moins épatant Antonin Meyer-Esquerré.
La très belle création vidéo de Jérémie Bernaert accompagne les huit protagonistes du spectacle, avec des images tournées en direct ou bien des plans tournés en amont.
Tout ceci est participe également au caractère oppressant du dispositif judiciaire.
Sans oublier les chronomètres successifs qui défilent, ainsi que l’affichage des prononcés de jugement.
Lucas Lelièvre a quant a lui enregistré une inquiétante création sonore, fait de sons mystérieux sourds, percutants et troublants. Attention, le niveau sonore est parfois très important.
Un neuvième comédien fait partie de la distribution. Un comédien à quatre pattes.
Le cheval Oasis.
L’animal ne juge pas, lui. Même si au Moyen-Âge, la race équine pouvait participer aux différents jugements.
Le cheval, qui sert à différents ateliers de réinsertion pénitentiaire, également.
Il faut assister à ce spectacle coup-de-poing, intelligent et efficace au possible, qui nous montre notre monde tel qu’il ne va pas. Un spectacle philosophique, également, qui nous permet de nous situer, tous autant que nous sommes, face au thème de la punition, de la réparation, du droit de chacun.
Guillaume Poix et Lorraine de Sagazan ne se contentent pas de montrer, de dénoncer.
Ils font mieux : ils prennent parti, dans une démonstration d’une redoutable efficacité, pour nous inviter à faire de même.
C’est exactement ce dont nous avons besoin en ce moment : prendre parti !
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Léviathan - Odéon - Théâtre de l'Europe
Qui punit-on et pourquoi ? D’où vient la logique de la punition ? Pourquoi le système judiciaire peine-t-il à produire un véritable sentiment de justice chez la plupa
https://www.theatre-odeon.eu/fr/saison-2024-2025/spectacles-2024-2025/leviathan-24-25