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Les jeux de l'amour et de l'énigme

© Photo Y.P.

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Relax Max ?
Pas si sûr…

Bienvenue au lycée Jean-Michel IRCAM, tout près de centre Beaubourg.
Ou plus précisément, bienvenue dans la salle de permanence de ce lycée, où trente-cinq spectateurs-élèves sont attendus pour une heure de colle.

Deux de ces élèves sont déjà dans les lieux.
Rafie est censé plancher sur un devoir concernant des dilemmes moraux.
Charlie, elle, doit se confronter avec une lecture et une interprétation de la première scène du premier acte du Jeu de l’Amour et du hasard, de Marivaux.

Charlie est porteuse d’un Trouble Spécifique du Langage et des Apprentissages.
En clair, et sans langage technocratique tellement prisé par l’Education Nationale, elle bégaie.
Son papa a trouvé la solution : à ses côtés, se trouve en permanence Max.
Max est une I.A., une intelligence artificielle.
Max a réponse à tout, sait tout, est capable de répondre à n’importe quelle question, peut reformuler, argumenter, Max peut évoquer un personnage disparu, célèbre ou non, j’en passe et non des moindres...

Durant ces cinquante minutes, nous allons donc suivre la cohabitation entre ces deux êtres humains et cette machine « infernale ».
Infernale ? Oui, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Hélène Frappat a écrit ce texte qui va nous permettre de nous confronter nous aussi avec notre propre perception de ce phénomène d’Intelligence artificielle, un phénomène qui envahit nos vies, mais aussi et surtout les médias, les réseaux sociaux, les discussions, les dîners de famille, et qui alimentent bien des fantasmes et des peurs.
Au fond, elle relie de façon très subtile Marivaux et le célèbre test de Turing, en posant des questions très actuelles, auxquelles tout un chacun pourra apporter ses réponses :

- Peut-on tomber amoureux d’une machine « pensante », capable de calculer l’amour universel ?
- Que se passe-t-il lorsque cette machine tombe elle-même amoureuse ?
- Que deviendra le sentiment amoureux cher à Marivaux, ainsi configuré ?
- Turing savait reconnaître l’intelligence lorsqu’on lui montrait, saura-t-on reconnaître l’amour lorsqu’on nous le montrera ?

Ce propos passionnant, philosophique et terriblement actuel, la dramaturge nous l’expose avec une grande intelligence (pas du tout artificielle, mais bien réelle, l’intelligence), grâce à ses deux personnages auxquels les jeunes lycéens, à qui ce spectacle est avant tout destiné, vont pouvoir s’identifier.
Un spectacle qui ne manque pas d’une certaine poésie, qui contraste avec le thème général résolument scientifique.

La metteure en scène Anne Monfort a joué sur tous les codes de l’institution scolaire. Nous sommes vraiment dans une salle de classe, recréée pour l’occasion au Studio 5 de l’IRCAM, l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique / Musique.
Rien ne manque, les tables UGAP doubles, le tableau, le bureau du pion...
Les comédiens évolueront autour des autres élèves, les prenant parfois à partie ou à témoin.
Tout cela fonctionne à la perfection, avec beaucoup de rythme et d’énergie.

Maria Aziz Alaoui et Neil-Adam Mohammedi sont ces deux personnages-là.
Avec une conviction et une justesse jamais prises en faute, ils incarnent ces deux élèves confrontés à Max.
On croit tout à fait à ce qu’ils nous racontent et nous montrent, notamment en ce qui concerne le bégaiement.
Mademoiselle Alaoui est totalement convaincante, sans jamais tomber dans une caricature.
La comédienne nous ravira également de sa belle voix en chantant une très jolie berceuse en langue arabe (je vous laisse deviner à qui elle la chante…).

Les deux nous font rire, également, avec notamment quelques accesoires en aluminium, ou encore ces quelques inscriptions sur le tableau blanc. Je n’en dis évidemment pas plus.

© Photo Y.P.

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Ìl restait à donner vie à Max, l’Intelligence artificielle.
Le compositeur François Vey, créateur sonore pour cette pièce, a opté pour une enceinte Blutooth, agrémentée d’un petit système lumineux, qu’il va piloter en ayant programmé des patchs faits d’événements sonores déclenchés par ses soins grâce à son Mac et un launchpad matricie

C’est donc lui qui gère toute les interactions entre les comédiens et la machine. Et il y en a, de ces interactions-là !
Voix enregistrée, extraits et répliques de films, bruits et bips divers et variés, le rôle de Max est considérable !

Et puis, François Vey a composé une musique qui elle aussi nous confrontera à notre rapport avec la technologie.
Nappes synthétiques, motifs rythmiques plus ou moins sourds, tout en intégrant des musiques actuelles ou encore Bach ou Bério.
Au fond, outre la technologie, notre rapport au temps musical sera lui aussi sollicité.

Ces cinquante minutes sont véritablement passionnantes : ici, le théâtre nous renvoie à notre monde ultra-contemporain et à des questions scientifiques, morales et philosophiques essentielles et fondamentales.
Hélène Frappat et Anne Monfort nous proposent une captivante réflexion qu’il est impératif de prendre en compte, tous autant que nous sommes.

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