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Le funambule

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le temps des bâches maigres…
Un chapiteau qui a connu des jours meilleurs…
Une piste circulaire, comme il se doit, où la poussière remplace peu à peu la sciure…

Et puis un homme en manteau, torche à la main, qui pénètre au lointain, et qui va découvrir un lit de camp, avec une forme humaine recroquevillée sous une couverture.

Cet homme d’un certain âge, c’est Jean Genet.
Ce jeune circassien, c’est le funambule.

Philippe Torreton s’est emparé de façon magistrale du long poème que Genet adressa à son jeune amant d’alors, l’acrobate Abdallah Bentaga.
Ou comment mettre en images et en sons l’écriture de braise de l’écrivain, comment porter sur les planches ce texte incantatoire et incandescent.

Au fond, tout est parti de cette mise en scène du Malade Imaginaire à la Comédie Française, en 1991, au cours de laquelle Philippe Torreton était maquillé par Jacques Maistre.
Celui-ci, maquilleur certes, mais également artiste circassien, lui évoqua Genet, le poète fuyant et maudit, entre deux coups de pinceau sur le visage...

Presque trente-cinq ans après, l’heure avait sonné pour l’ex-sociétaire de se confronter à l’écriture singulière et unique de l’auteur trop souvent réduit à ses pièces Les bonnes ou Les nègres.

Torreton le diseur, le raconteur.
De sa voix reconnaissable entre mille, le comédien nous enchante et nous sidère, au sens premier du terme, en nous assénant les mots de Genet, en nous restituant leur puissance évocatrice.

Ici, il est question de dire le texte, certes, mais évidemment de se l’approprier en lui conférant une merveilleuse théâtralité.
Une véritable gageure lorsque l’on connaît la fulgurance du langage de l’auteur, son caractère visuel, acété et sans concession.

Le comédien, à son habitude, nous ravit, par sa capacité à restituer toute la beauté de ce poème quasi onirique, adressé à l’être aimé, un jeune homme confronté en permanence à la solitude et à la mort.

Et nous de retrouver donc les des deux thèmes les plus importants de l’œuvre de Genet.

Au fond, avec ces injonctions adressées tout d’abord au fil, puis à l’acrobate, Torreton et donc Genet nous renvoient à notre condition humaine.
Ces adresses, ces incantations, presque, c’est avant tout à nous autres spectateurs qu’elles sont adressées, même si l’on retrouve dans bien des cas une similitude entre le monde du cirque et du théâtre.
Cette piste circassienne, sous une pauvre toile, ça pourrait très bien être une scène dans un petit théâtre.

Durant une heure et quart, nous allons assister à une merveilleuse leçon de théâtre, au cours de laquelle tous nos sens seront en émoi.
Dans la magnifique scénographie de Raymond Sarti (il y a quelque chose de fellinien dans ce décor-là), mise en très belle lumière par Bertrand Couderc, nous allons voir et entendre.

Des images, des mots, des notes de musique. Sans oublier une vraie sensualité.

En effet, Philippe Torreton n’est pas seul sur scène.
A ses côtés, un acrobate-funambule, donc.
Dans une chorégraphie de Julien Posada, Lucas Bergandi va nous ravir et nous stupéfier sur son fil. Il était hors de question, évidemment de ne pas le voir, ce funambule-là.

Le circassien va exécuter un numéro d’équilibre très abouti, qui par moments va nous faire frissonner. Je voudrais bous y voir, vous, exécuter un salto arrière sur un fil de sept millimètres de diamètre, à deux mètres de hauteur.
Les deux artistes se complètent merveilleusement. Le metteur en scène Torreton a su articuler le texte et le numéro chorégraphié, de façon à les rendre complémentaires, ne faisant pas du second une simple illustration du premier.
Il y a là une véritable dramaturgie, le funambule étant un comédien à part entière. Une belle alchimie se dégage de tout ceci.

Je n’aurai garde de mentionner un procédé technique que l’on voit de moins en moins, et qui moi me ravit : le rond de lumière mouvant, qui éclaire non seulement un artiste, mais qui projette son ombre au lointain. Je vous laisse découvrir tout ceci...

Et puis complètement à jardin, Boris Boublil illustre ces soixante-quinze minutes d’une partition très présente.
Sans pratiquement laisser sa place au silence, le musicien multi-instrumentiste a composé de riches textures sonores, que ce soit au piano droit, aux synthétiseurs, aux guitares électriques (ah, ces passages « sauvages » et déchirants au bottleneck…) ou aux percussions.
Ce spectacle doit également s’écouter très attentivement.

Il faut absolument aller découvrir ce spectacle, qui nous plonge de manière fascinante dans l’œuvre de Genet, avec un comédien-metteur en scène que l’on ne présente plus mais qui nous enchante.
Encore et toujours.
C’est un magnifique et incontournable moment de théâtre !

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

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