17 Décembre 2024
Ah la vache !
Si on m’avait dit qu’un jour je passerais une heure et vingt minutes dans un abattoir !
Grâce à Faustine Nogues, qui nous propose ce magnifique et saisissant spectacle, j’ai vécu au sein de ce lieu très particulier, accompagnant opérateurs et opératrices en grève, leur directrice et le possesseur des lieux !
Ici, on va nous montrer ce qui est caché, ce qu’on ne veut pas que nous voyions !
Le noir emplit la Coupole, la grande salle du Théâtre de la Cité Internationale.
Des bruits sourds s’élèvent, on entend des sons métalliques, témoins d’une intense activité industrielle.
Et soudain un cri.
Lumière plateau.
A jardin, une carcasse bovine. On pense inévitablement à Rembrandt et à son Bœuf écorché, ou à Chardin, avec sa toile La raie…
Une première vision sanguinolente...
Une autre silhouette figure sur le plateau, comme un miroir tragique.
Un corps humain écorché lui aussi est suspendu à un croc de boucher. Un terrible accident vient de survenir, déclenchant immédiatement une grève des ouvriers.
Faustine Noguès nous invite à découvrir ce lieu dont on ne parle pas, qu’on ne visite jamais.
Un lieu qui pourtant est le point de départ du quart du chiffre d’affaires de l’industrie alimentaire française.
Un abattoir. Un lieu de mort.
Seul le théâtre peut permettre de voir l’invisible, de se rendre dans un endroit volontairement passé sous silence par une société entière.
Et d’en saisir les problématiques sociales inhérentes.
En ce sens, Mademoiselle Nogues continue en quelque sorte le travail dramaturgique de Michel Vinaver, à savoir ausculter impitoyablement le monde du travail et l’aliénation subie par ses employés. Elle aussi dénonce un ultra-capitalisme de façon très judicieuse et pertinente, avec beaucoup d’à-propos et de justesse.
L’auteure et metteure en scène nous dresse certes un implacable tableau du monde du travail à travers ce segment très particulier, mais elle réussit surtout à en tirer une dramaturgie passionnante, au sein d’une fascinante scénographie, que l’on doit à Hervé Cherblanc.
Nous allons nous retrouver dans un univers à la Terry Gilliam, on pense à ses films Brazil ou encore L’armée des douze singes.
Un univers à la fois techno et organique, avec des murs en faïence blanche, du métal, mais aussi du sang, de la chair, des poils hirsutes, et envahissants, sans oublier des créations plastiques étranges (coup de chapeau à Sylvain Wavrant !)
Si le propos est à priori dramatique, nous allons néanmoins beaucoup rire. Parce que l’humour servira également au propos de dénonciation de ce monde ultra-libéral.
Oui, nous allons beaucoup nous amuser, pour mieux être saisi et frappés par le message que nous délivre la dramaturge.
Le corps et ses mouvements auront une importance capitale.
Sous la houlette du circassien Rafael de Paula, les comédiens vont nous montrer combien les gestes répétitifs et mécaniques de ce boulot peuvent être aliénants.
Armande Sanseverino, qui interprète une directrice complètement halluciné, entreprend des contorsions étonnantes qui déclenchent moult fou-rires. Quelle souplesse et quelle force comique !
Ses interventions en tant qu’interface vers Le possesseur sont jubilatoires, tout comme ce qu’elle fait pour nous rappeler la condition des vaches laitières. (Et non, vous n’en saurez pas plus...)
Le corps et la mort… Aussi !
Le théâtre seul permet de faire parler et évoluer une ouvrière fraichement décédée.
Une autre circassienne l’incarne, cette morte faisant œuvre de pédagogie, nous racontant ce monde fait de sang, de hurlements des bestiaux, d’odeurs nauséabondes.
Elle évolue en hauteur, sur des barres, des poutres. Tout ceci fonctionne à la perfection.
D’autres scènes d’anthologie nous attendent.
Nous allons assister non pas à une descente de croix, mais bien de croc (de boucher…)
Nous retenons tous notre respiration devant ce tableau très onirique, très beau visuellement, peu éclairé dans des teintes verdâtres.
Et puis place au grand guignol, avec une scène à la fois coup-de-poing et très drôle.
Alexandre Pallu incarne cet homme qui va pousser la logique de l’abattoir à son climax, en hurlant et en accomplissant un geste ultime, nous demandant même de le filme avec nos « p………. de téléphones » !
Le comédien est sidérant, et des frissons de répulsion nous parcourent avant de céder la place à un rire salvateur.
Tout ceci est également très réussi.
Ce spectacle est également matière à une magnifique création sonore, que l’on doit à Colombine Jacquemont.
Il faut vraiment écouter attentivement tous ces sons, ces bruits, ces beuglements…
Je n’aurai garde d’oublier de mentionner la création olfactive de Julie C. Fortier. Ils sont rarissimes les spectacle qui nous permettent également d’utiliser notre nez !
On sort de la salle en ayant conscience d’avoir assisté à un moment de théâtre dans lequel le fond et la forme se rejoignent en terme de totale réussite.
Un spectacle intense, brillant et passionnant.
Je vous le conseille à sang pour sang !
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Madie Bergson | Faustine Noguès
Madie Bergson Madie Bergson, de son vrai nom Madeleine Bergson est née le 3 juin 1927 à Muret en Haute Garonne. À seulement neuf ans, elle remporte le prix de Chaillot pour son poème La Fugue, ...