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[TOURNEE] L'avare

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Molière chez l’Abbé Pierre chez Emmaüs.
Ou la fête du slip sur la scène !

C’est en effet en slip kangourou, en caleçon, en marcel ou en caraco que nous découvrons les comédiennes et les comédiens sur le plateau plein de caisses et d’étagères qui se remplissent à mesure que les spectateurs pénètrent dans la salle.
Ces derniers ont été priés d’apporter qui des ampoules, qui des casseroles, des boîtes de pâté de canard, ou bien des vieilles chemises, des shorts, des pantalons hors d’usage.

Nous sommes bien chez Harpagon, transformé pour l’occasion en chiffonnier qui récupère tout ce qu’il peut.

Clément Poirée, avec ce premier parti-pris singulier, nous plonge dans une atmosphère de la possession à tout prix, et par conséquent du défaut de l’avarice.
Dans cette version, on comprend très limpidement le sens premier du mot avarice au XVIIème siècle : l’avaricieux, ce n’est pas tant celui qui refuse de dépenser, mais plutôt celui qui veut accumuler le plus possible de pistoles et d’écus.
En accumulant fringues, nippes et hardes afin de les refourguer, Harpagon n’a rien d’un philanthrope mais bien d’un homme qui ne songe qu’à remplir sa cassette !

La farce burlesque !
C’est par ce biais que le classique va être traité de façon très contemporaine, très musclée, très « rentre-dedans ».
Ici, nous sommes très proches de la Comedia Dell arte, du théâtre de foire, de tréteaux, où les corps ont une telle importance, où les personnages agissent et réagissent de façon exacerbée.

Cette approche du patron de La tempête va déclencher rires et fou-rires en permanence.
Les comédiennes et comédiens ont été priés de jouer pied au plancher, intensément, de façon très vive, le metteur en scène leur a demandé de baser leur interprétation certes sur le texte, mais également et peut-être surtout sur leur corps, au sein d’un espace contraint, celui d’une sorte de hangar où sont entreposées toutes les vieilleries.

Les comédiens seront d’ailleurs entourés des techniciens, maquilleuse, costumières habituellement en coulisse. Ils joueront leur rôle important devant nous, c’est aussi une manière de nous plonger un peu plus dans cette entreprise artistique.

John Arnold !
C’est lui qui a demandé à se coller au défi de jouer cet avare-là.
Tout a été construit autour de cette demande.
Ce sera le seul acteur de la pièce en costume d’époque, comme un uniforme noir élimé et poussiéreux du personnage harpagonnesque.

Ce sera un immense Avare. L’un de ceux qui vous marquent, comme récemment Michel Boujenah, Jérôme Deschamps, ou Laurent Poitrenaux.
Son immense palette lui permet de nous procurer toutes sortes d’émotions, passant du rire, de l’outrance, de l’exaspération à une forme de pitié. Il nous bouleverse lorsque son personnage réalise combien il aime son fils.
Immense, vous dis-je !

Clément Poirée sait bien que les grands auteurs doivent être bousculés, « chahutés », à condition de respecter leur propos.
Ici, le texte comportera quelques rajouts, quelques improvisations, quelques « mises à jour » contemporaines qui nous font énormément rire. Des accents, des gestuelles modernes très drôles nous amusent beaucoup (Le La flèche « racaille » de Virgile Leclaire est jubilatoire !).

Etait-il nécessaire de faire passer la scène première de l’Acte II en tout début de spectacle, afin de coller au parti-pris des objets apportés par le public ?
Peut-on à ce point changer l’ordre du texte ?
Je laisse chacun en juger…

Deux magnifiques scènes de comédie vont porter le spectacle à son climax.

La première est la confrontation d’Harpagon et de Frosine, interprétée par Anne-Elodie Sorlin.
Les deux vont nous donner une petite leçon d’interprétation.
Quelle force, quelle puissance de jeu, quel engagement, quelle vis comica de la part de ces deux-là.
Ils nous ravissent et nous sidèrent, au sens premier du terme !

La deuxième oppose le personnage principal à son fils, incarné par le remarquable Pascal Cesari, qui incarne ce Cléante avec beaucoup de justesse et de passion. Le duo fonctionne à la perfection.
La scène où les deux tombent dans les bras l’un de l’autre est bouleversante.

Le reste de la troupe est à l’avenant, avec notamment un Nelson-Rafaell Madell qui campe un Valère très obséquieux et très amoureux.
Laurent Menoret est quant à lui un irrésistible Maître-Jacques, qui nous fera lui aussi beaucoup rire.

Les artistes ont également réussi la gageure de s’approprier au mieux les lieux, en l’occurrence le magnifique théâtre Le Majestic, scène de Montereau-Fault-Yonne.
John Arnold s’en donnera à cœur joie, d’aller et venir dans les travées, à haranguer et parfois effrayer certains spectateurs. Nous autres rions là encore énormément.
En ce sens, une complicité de tous les instants s’installera entre le plateau et le public.

Le dénouement de la pièce est très réussi, qui nous fait passer de la farce à une sorte de conte de fée, avec une transformation radicale du décor.
Une trouvaille épatante tirera un dernier éclat de rire à toute la salle.

Clément Poirée réussit parfaitement à nous faire redécouvrir ce classique, avec une vision très contemporaine de la pièce.
Sa manière de traiter cette pièce qui nous parle fondamentalement, outre du thème de l'avarice, d'un incroyable chaos familial, cette manière est on ne peut plus pertinente.
Il est parvenu merveilleusement à nous démontrer, s’il le fallait encore, combien la langue et le propos de Molière nous parlent, nous interpellent, et combien tout ceci relève de l’universel.
Un très grand Avare !

Vous reprendrez bien un peu de pâté ?

© Photo Y.P. -

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