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Les deux déesses

© Photo Y.P. -

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Vous reprendrez bien une tranche de pain de mythe ?
C’est la boulangère Déméter qui vous l’offre !

Soyez francs : si je vous demande à brûle-pourpoint de m’évoquer le mythe de Déméter et de sa fille Perséphone, seriez-vous capable de m’en dire beaucoup sur le sujet ?

Tout comme vous, tout comme moi, Pauline Sales aurait eu du mal à répondre à cette question, avant sa lecture d’un recueil de textes écoféministes, dans lequel la penseuse américaine Starhawk évoquait ce mythe fondateur.

Ce faisant, elle nous propose une relecture intelligente, maligne et ô combien passionnante des aventures de cette mère et de sa fille, confrontées au monde impitoyable des dieux patriarcaux.

Les lecteurs assidus de ce site le savent bien, je suis un fan absolu du travail de Pauline Sales.
On se souvient de ses précédents spectacles Normalito, En prévision de la fin du monde et de la création d’un nouveau, et récemment ici même au TGP de la pièce Les femmes de la maison.

Au fond, Les deux déesses pourrait peut-être constituer une suite possible à ce dernier spectacle.
Après nous avoir parlé de la condition féminine des années 50, 70 et d’aujourd’hui, Mademoiselle Sales revient à l’origine, et ce faisant nous dresse un fascinant portrait d’une mère et de sa fille confrontées à l’emprise des hommes.

Le mythe. La fable.
C’est en effet sous cet angle que celle que je considère comme l’une de nos plus importantes dramaturges hexagonales et contemporaines nous raconte cette histoire violente aboutissant à la création des saisons.

La fable multiple, foisonnante, luxuriante, qui va relier le monde mythologique et notre société contemporaine. Ou comment nous tendre un miroir sans concession : nous allons retrouver maintes problématiques on ne peut plus actuelles. Il n’est qu’à ouvrir n’importe quel quotidien d’information pour s’en convaincre.

Et nous d’être plongé dans ce récit qui commence par un viol.
Alors que sur l’Olympe, Poséidon a des vues sur la jeune Déméter âgée de quinze ans, Zeus abuse de celle-ci.
Enceinte de Perséphone, elle descend sur terre pour trouver une vie tranquille parmi les hommes à qui elle va apporter l’agriculture, le pain, les légumes, l’abondance.

Mais voilà que le destin s’acharne sur la famille. Perséphone sera à son tour violée pas son tonton Hadès, ci-devant patron des Enfers. Il l’emporte avec lui, par delà le Styx.
Déméter est inconsolable, adieu l’abondance sur notre planète, bonjour la disette !

Perséphone aura la possibilité de revenir sur Terre, mais ayant mangé les fatidiques graines de grenade sur le chemin, elle devra retourner un trimestre par an aux enfers.

Pauline Sales, en se saisissant de ce mythe, nous offre la possibilité de réfléchir à de nombreux thèmes.
Le viol, et la reproduction d’une histoire familiale violente sautant une génération. (C’est très bien vu.)
L’écologie, avec une réflexion très subtile sur l’éco-agriculture et le dérèglement climatique.
La mort, avec la façon que nous avons de vivre avec, l’accepter, la refuser, et la manière souvent pathétique que nous avons de la prendre en charge.
La difficulté pour une mère de laisser partir son enfant, et de concilier protection et accession à l’autonomie de sa progéniture, ainsi que la nécessité de laisser partir l’oiseau du nid…

Dans une scénographie sobre, limitée au strict nécessaire, une petite estrade qui se transformera, un arbre au lointain, des musiciens à jardin et à cour (oui, ce spectacle est également une épatante comédie musicale), des accessoires et des costumes très signifiants, Pauline Sales met en scène avec sa précision et son rythme habituels huit comédiennes/comédiens et musiciennes/musiciens qui vont interpréter chacun plusieurs rôles.

Oui, comédie musicale puisqe Simon Aeschimann, Mélissa Acchiardi aux percussions, Antoine Courvoisier aux claviers, Nicolas Frache à la guitare et Aëla Gourvennec au violoncelle interprètent en direct leurs compositions.
Tous auront également de multiples rôles prépondérants.

Quel bonheur de retrouver une nouvelle fois Claude Lastère qui nous enchante une nouvelle fois par son jeu précis, intense et son talent vocal.
Cette Perséphone auquel iel confère une formidable épaisseur psychologique est tour à tour drôle, bouleversante, poignante.
Un grand rôle !

Tout comme celui de la Déméter de Clémentine Allain, qui donne une magnifique dimension tragique à son personnage. Là encore une sacrée interprétation !
Ce duo de deux femmes, mère et fille, est d’une puissante intensité.

Anthony Poupard incarne quant à lui l’image de la masculinité et du patriarcat violents, que ce soit du côté des hommes ou des dieux.
Lui aussi est parfait dans tous ses rôles, sans jamais tomber dans une caricature, toujours sur le fil.

Et puis Elizabeth Mazev va nous faire beaucoup rire, notamment en paysanne « dévergondée » (la scène est irrésistible, vraiment…) ou en représentante de la haute bourgeoisie. (Là encore, elle déclenche beaucoup de rires!)
Puis, en fauteuil roulant, elle incarnera Déméter âgée, nous dressant un tableau sans concession des EHPAD et sur la fin de vie parfois (souvent) dramatique dans nos sociétés que l’on dit modernes…

On sort du TGP en étant conscients d’avoir assisté à un spectacle d’importance, qui confirme s’il en était encore besoin la place essentielle de Pauline Sales dans le théâtre français contemporain.
Il faut absolument aller découvrir (ou redécouvrir) le mythe de Déméter et Perséphone, par le biais de cette entreprise dramaturgique maîtrisée et réussie de bout en bout.

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