1 Novembre 2024
/image%2F2036187%2F20241031%2Fob_41c2bf_capture-d-e-cran-2024-10-31-a-22.png)
Auteuil Neuilly Passy, c’est toujours notre ghetto,
Auteuil Neuilly Passy, touche pas à notre gâteau !
Le 14 mars 2016, à l’université Dauphine, en plein XVIème arrondissement, avait lieu une réunion d’importance organisée par la Mairie de Paris.
Il s’agissait de présenter aux riches, très riches bourgeois du quartier très huppé l’implantation "chez eux" d’un centre d’hébergement d'urgence de deux cents places, géré par le SAMU social.
A cette réunion qui ne devait durer que quelque vingt-trois minutes pour cause d’interruption par la police (la majorité des sept cents personnes présentes causant un chaos nuisible à la sécurité), assistaient également Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, les deux sociologues de la haute-bourgeoisie et des élites sociales.
L’occasion était trop belle pour eux de dresser un portrait de la faune locale enrageant quant à ce projet nuisant à l’entre-soi et à l’enracinement social des habitants.
De cette réunion et des interviews qu’ils ont menées à la sortie ou dans les mois qui suivirent, le couple de chercheurs devait tirer un ouvrage de sociologie percutant publié aux éditions La ville brûle, mêlant leurs mots et leurs analyses aux dessins d’Etienne Léocrart
/image%2F2036187%2F20241031%2Fob_51e473_capture-d-e-cran-2024-10-31-a-22.png)
C’est cet ouvrage qui a été le point de départ du spectacle éponyme de David Ruellan et Béatrice Vincent, tous deux mis en scène par Anne Veyry.
Pour une bonne idée, c’était une bonne idée !
Durant une heure, nous allons donc nous déplacer dans ce XVIème arrondissement parisien, et nous allons constater la colère, l’outrance, les craintes de certains de ses habitants à l’idée de partager leur pré carré avec les futurs résidents de ce centre d’hébergement.
L’une des réussites de ce spectacle, outre son fond intrinsèque, est la manière dont le propos sociologique a été transposé.
Les deux protagonistes vont endosser plusieurs rôles, dans trois grands axes dramaturgiques, faisant en sorte de nous plonger dans un réjouissant théâtre-récit.
Ils seront tout narrateurs. Il faudra bien nous restituer le contexte, les dates, les différents intervenants, les tenants et les aboutissants de la colère du bon bourgeois.
Ils donneront également la parole à la Préfète présente à Dauphine, à Claude Goasguen, maire du XVIème, Thomas Lauret, alors élu PS de l’arrondissement (il rejoindra plus tard M. Macron, NDLR…), l’architecte du projet Guillaume Hannoun, ou encore Ian Brossat, Maire adjoint communiste de Mme Hidalgo, en charge du logement.
La scène des petites bouteilles et des post-it est épatante. (Je n’en dis pas plus…)
Il seront également les deux sociologues. C’est d’ailleurs dans ce rôle-ci qu’ils apparaissent, pour un petit tour de scène-piste, semblant s’étonner de celles et ceux qui les entourent, dans cette université Paris-Dauphine devenue centre de résistance de la Haute !
Les deux sont très drôles, avec leurs regards étonnés, interloqués, chacun avec son petit siège pliant et une valise qui ne tardera pas à servir de table.
Plus tard, ils continueront de jouer ces deux chercheurs, interviewant les habitants du quartier.
Ils prendront d’ailleurs différentes voix, différentes intonations jubilatoires imitant la diction particulière des nantis du XVIème.
Moustapha, ouvrier du chantier sera lui-aussi interviewé. Une dame assise au première rang s’en souviendra notamment longtemps. La scène est également très réussie.
Car oui, ils seront aussi ces riches parisiens de l’ouest, vent debout contre le projet.
Dans une scène formidable, David Ruellan et Béatrice Vincent nous jouent le chaos qu’était devenue la fameuse réunion.
Claquant des mains sur leur table, invectivant les élus de la Mairie et leur Maire, poussant des cris d’orfraie, hurlant des noms d’oiseaux, les deux comédiens nous font beaucoup rire, à recréer l’ambiance tendue, « révolutionnaire de droite » de cette soirée de vingt-trois minutes.
Ils joueront également de manière très savoureuse une joute verbale entre les élus de Paris Pierre Gaboriau et Ian Brossat, l’un préférant la boxe, l’autre un art martial un peu improbable !
Au cours de cette heure très réussie, les deux protagonistes ne vont ménager ni leur peine, ni leur énergie.
Sans décor, sans accessoires autres qu’une seule valise-table, deux pliants et trois banderoles, ils parviennent parfaitement à décrire ce monde de l’entre-soi, ce monde où l’on ne veut surtout pas voir la misère, ces gens très aisés qui veulent bien qu’on aide les pauvres, mais ailleurs que devant chez eux, ailleurs que dans leur quartier.
Ils nous font comprendre de brillante façon l’analyse sociologique qui démontre que pour ces habitants des beaux quartiers, l’éloignement social doit aller de pair avec l’éloignement géographique. La démonstration est éclatante et implacable, à la fois drôle et sérieuse.
Il faut noter également que le silence a une place à la fois judicieuse et prépondérante, dans ce spectacle. Je n’en dis pas plus…
C’est donc un très beau moment de théâtre qui vous attend à l'Essaïon, maîtrisé de bout en bout, de ceux qui interpellent et qui divertissent : certes, on rit beaucoup, mais ce rire ne fait pas oublier, et tant mieux, la réalité sociologique du propos.
De la très belle ouvrage dramaturgique !
/https%3A%2F%2Fwww.essaion-theatre.com%2Ffichier%2F_resample%2Fspectacle%2F1084%2Fmain_photo%2F400_600%2Fpanique-ds-le-16eme-aff-web.jpg)
Théâtre - Quand le seizième arrondissement se révolte et prend des airs de barricades parce qu'un centre d'hébergement d'urgence va ouvrir ses portes.
https://www.essaion-theatre.com/spectacle/1084_panique-dans-le-seizieme.html