25 Septembre 2024
Move your body, move your body !
Pour en faire une œuvre d’art. Ou pour en massacrer d’autres…
Voici ce que vont évoquer pour nous Rabih Mroué et Lina Majdalanie, au cours d’une heure d’un spectacle choc, l’une de ces pièces éprouvantes qui nous renvoient en pleine figure un monde qui ne l’est pas moins.
Ce spectacle a été créé à Beyrouth en 2003, où le concept de Body Art était totalement ignoré, mais où les tueries, les massacres confessionnels étaient ancrés dans les mémoires et le vécu des libanais.
Ici, dans la salle de La Coupole du théâtre Sarah-Bernhardt, il va être question d’établir un parallèle entre violences volontaires auto-infligées au nom de l’art, et de celles tout aussi délibérément perpétrées envers ses concitoyens.
Au début du spectacle, tout pourrait faire penser à un jeu.
Hier, après tirage au sort, c’est Lina Majdalanie qui s’y est collée. La pièce de monnaie a parlé.
Elle va ouvrir un livre recensant les principaux artistes maîtres à penser du body-art, comme par exemple Marina Abramovic, Gina Pane (son nom sera prétexte à un excellent calembour anglo-italien…), Kim Jones ou encore Chris Burden.
Kim Jones figure à la page 57 ? Qu’à cela ne tienne : la comédienne aura 57 secondes pour nous dresser le portrait et les principales réalisations de l’artiste.
Pour ce faire, elle délaisse son petit camarade, se dirige derrière un écran où elle sera filmée en direct, et nous évoque quelques œuvres parlantes.
S’auto-enfoncer des petits morceaux de métal ou de carton sous les ongles, se rouler compolètement nue sur un tapis de tessons de verre, se taillader les bras et le visage, se dévêtir et déféquer dans un pot de mayonnaise vide, se faire filmer lors d’une opération de chirurgie esthétique, se planter un bouquet de fleurs dans le vagin, j’en passe et des pires.
Des pires ? Si si… (des spectateurs sont partis en cours de route…)
Parfois, elle tombe sur une photo, qu’elle nous présente.
Rabih Mroué se lève, se dirige alors devant l’écran, et en arabe sous-titré, nous évoque le meurtre de masse perpétré par Hassan Ma’moun, au début des années 2000.
Cet homme a tué par balles explosives huit de ses collègues et en a blessé deux autres.
Reprenant les minutes du procès, il approfondira les circonstances, les motivations confuses et successives de cet homme, ainsi que sa condamnation à mort assez particulière : en tant que citoyen vivant dans un pays multiconfessionnel, Ma’moun sera exécuté en même temps qu’un Chrétien et un Druze.
Nous, nous sommes souvent pétrifiés par ce qui nous est raconté.
Art du corps, ou assassinat des corps.
Le parallèle, la mise en abîme est troublante, et parfois, se pose à nous la question de savoir si toutes ces violences sont hiérarchisées, et comment, s’il le fallait, les catégoriser et les hiérarchisées.
En ce qui concerne la forme, il va s’agir ici de mêler interprétation « directe », et jeu par l’intermédiaire d’une caméra et d’un projecteur video.
Le parti-pris est judicieux, renforçant ainsi notre impression de regarder notre monde contemporain.
Ce que nous dit Mademoiselle Majdalanie est glaçant, dérangeant, même avec sa voix claire et neutre.
Elle décrit des faits de façon quasi clinique, sans aucun jugement, sans aucune prise de position.
Les dires de Rabih Mroué sont tout autant difficiles à encaisser.
Les circonstances des meurtres, avec des détails anatomiques d’une précision digne du plus grand ponte de médecine légale, tout ceci nous glace tout autant.
Parfois, sur l’écran, une capture d’écran voit le jour avec une résurrection en direct.
Le procédé est très parlant, lui aussi, et produit de fort belles images.
Quelquefois, une note d’humour pointe ici et là, notamment dans certains dialogues entre les deux comédiens, qui semblent se détacher ainsi des horreurs évoquées.
Au final, on sort de la salle assez sonnés, conscient d’avoir assisté à un spectacle coup de poing, qui nous cloue sur notre siège.
Les deux artistes sans doute conscients quant à eux qu’il nous faudra un moment pour nous remettre, salueront une fois, mais ne reviendront pas.
/https%3A%2F%2Fapi.theatredelaville-paris.com%2Fassets%2Fw800-h800-q80%2Fcc47bd72%2Fheader_whos_afraid_of_representation_rabih_mroue_3.jpg)
WHO'S AFRAID OF REPRESENTATION ?
PAR LE BIAIS DU BODY ART, UNE INSOLITE MISE EN PARALLÈLE ENTRE UNE SOCIÉTÉ COMMUNAUTAIRE EN CRISE ET LES AUDACES INDIVIDUELLES DE LA CRÉATION ARTISTIQUE CONTEMPORAINE.