30 Juillet 2024
She put a spell on us !
Le journalisme mène à tout, à condition d’en sortir.
C’est ce qu’a bien compris Kareen Guiock-Thuram, qui fut aux manettes du 12.45 sur M6 pendant dix ans, et qui est devenue en 2023 l’une des plus belles révélations du jazz hexagonal.
Ce qu’ont bien compris Jazz Magazine, Jazz News sans oublier TSF Jazz et F.I.P.
Oui, Mademoiselle Guiock-Thuram nous a purement et simplement envoûtés.
Son hommage à l’immense Nina Simone, intense, intègre et sans artifices, est de ceux qui ne peuvent laisser un public indifférent, notamment l’exigeant public marciacais.
Elle a bien compris qu’il serait vain de vouloir imiter la grande diva. Tel n’est pas son propos.
Ici, il est question de s’approprier, de faire siens les plus grands succès de miss Simone.
L’un des objectifs du spectacle est également de rappeler le parcours, les combats face au racisme et à la discrimination qu’a vécus celle qui prit en pseudonyme le prénom de la grande Signoret.
Kevin Jubert au piano, Rody Cereyon à la basse (qui jouait déjà ici même voici quelques jours avec Angélique Kidjo) et Tilo Bertholo à la batterie pénètrent sur le grand plateau du festival.
Une voix s’élève. Un premier texte écrit par Kareen Guiock-Thuram, intitulé Leçon d’être.
Rappeler immédiatement combien Nina Simone a dû lutter pour être elle-même. Rien n'est allé de soi. Il est des rappels indispensables et nécessaires.
Le concert peut commencer.
Les musiciens entament le premier titre, Nobody’s fault but mine. Et nous de comprendre que le quatuor va s’approprier chaque titre de manière très personnelle et très originale.
C’est une version presque funk qui nous est proposée.
Et voici qu’entre à son tour sur scène la chanteuse.
Une présence phénoménale. Un charisme impressionnant.
Une voix.
Grave, presque rauque. Suave. Qui va toucher chaque spectateur tout au long du show.
Nous comprenons immédiatement que nous allons assister à un grand moment musical.
La désormais jeune artiste va nous emmener sur des territoires très personnels tout en magnifiant les grands succès de son idole.
Elle habite ces chansons avec force, intensité, parfois puissance, parfois douceur, mais toujours en servant le texte, toujours en exprimant avec une justesse jamais démentie le message de Nina Simone.
Justice, égalité, fraternité, elle nous rappellera toutes ces valeurs mises en avant au long de sa vie par celle qui se destinait à une carrière de pianiste classique mais qui, en raison de sa couleur de peau vit son destin contrarié.
Les titres s’enchaînent avec des arrangements souvent teintés de couleurs de la Caraïbe.
Nous sommes parfois embarqués dans des contrées proches du reggae ou du zouk.
La rythmique impressionnante du duo Cereyon / Bertholo donne très envie de se lever.
De même, les pas et les mouvements dansés de la chanteuse soulignent gracieusement et avec précision les accents, les breaks et les inflexions musicales. Cela fonctionne parfaitement, tout ceci est très convaincant.
Quant à Kevin Jubert derrière ses deux pianos, le Steinway & Sons et le Yamaha CP électrique, lui, harmonise délicatement et subtilement les célèbres mélodies de la set-list.
Oui, décidément, Kareen Guiock-Thuram a su s’entourer.
Les titres s’enchaînent.
Et nous, de prendre un immense plaisir à écouter et voir les interprétations très personnelles de grands succès comme I put a spell on you, My baby just cares, Feeling good, Mississipi Godam, Blacklach Blues.
Sinnerman.
Une version très africaine, avec une pulsation binaire intense et appuyée. La chanteuse se met à danser. On comprend que tout est parti du continent noir. On saisit, s’il en était encore besoin, tout ce que la musique américaine doit aux racines africaines. Le propos est remarquable.
On ne perd pas une miette de la force du texte de ce titre haletant évoquant un pécheur courant vers sa miséricorde. Un échange avec le public s’installe. Le « Power » du refrain sera scandé et montera crescendo dans tout le chapiteau. Un moment clé du spectacle.
Ne me quitte pas.
Encore une subtile et passionnante appropriation de la chanson du grand Jacques. Le public ne s’y trompe pas : on entendrait un moustique voler en cette soirée estivale et caniculaire.
I love you Porgy.
Un duo voix / piano magnifique. Kevin Jubert entamera un remarquable solo, une main sur chaque piano, la gauche improvisant avec grâce, la droite plaquant de subtils accords.
La version très chaloupée de Mr Bojangles remportera tous les suffrages.
La technique et la maîtrise vocale absolues de Kareen Guiock-Thuram, sa tessiture, impressionnent.
La fin shuntée du morceau est très réussie.
Le dernier titre, Seeline woman et le rappel Love me or leave me, plongent Marciac dans une incandescente ambiance de braise. C’est remarquable !
Au final, ce concert-hommage est de ceux qui ravissent et impressionnent un public de connaisseurs.
On est frappé par le professionnalisme de celle qui débute dans ce dur métier.
On est sidéré également par la complicité musicale et humaine des quatre artistes sur scène qui s’amusent énormément, se montrant parfois très espiègles.
Kareen Guiock-Thuram a su transmettre l’héritage de Nina Simone de façon magistrale. Sincère et bouleversante, la jeune femme a marqué les esprits avec un concert-phare de cette édition 2024 de Jazz in Marciac.