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I'm deranged

© Photo Thomas Lavelle -

© Photo Thomas Lavelle -

Ce 6 octobre dernier, voici seulement presque deux semaines, la journaliste et militante iranienne Narges Mohammadi recevait le prix Nobel de la paix, « pour son combat contre l’oppression des femmes en Iran et sa lutte pour promouvoir les droits humains et la liberté pour tous ».

Elle ne pourra pas aller chercher son prestigieux prix, puisqu’elle est emprisonnée dans la terrible prison d’Evin, à Téhéran.
L’enfermement dans son propre pays, parce qu’en lutte contre le pouvoir de la République islamiste.

Dans la salle Christian-Berard, au théâtre de l’Athénée, Mina Kavani nous raconte une autre histoire d’enfermement.
Elle aussi iranienne, exilée en France, elle aussi est enfermée, mais cette fois-ci à l’extérieur de son pays : le régime des Mollahs lui interdit d’y revenir.
Ses crimes, aux yeux des dirigeants islamistes iraniens : être une femme, être une comédienne, et avoir tourné une scène d’amour nue dans un film.
A ce titre, elle sera qualifiée « d’actrice pornographique » par le gouvernement iranien et interdite de retour chez elle.
Elle obtient le statut de réfugiée politique.

Durant une heure d’un spectacle intense, impressionnant, prenant, Mademoiselle Kivani va nous raconter cet exil, commencé dès l’enfance à Téhéran, où elle était déjà étrangère, en raison de l’opposition au régime de sa famille.

Nous comprendrons dans un premier temps cette clandestinité permanente pour exister et vivre autrement, la nécessité de se cacher pour pouvoir entreprendre ce qui nous paraît pour nous autres comme des activités banales, comme faire la fête, fumer, ou encore boire.

C’est d’ailleurs éclairée doucement de profil, laissant la moitié du visage dans l’obscurité totale, qu’elle nous apparaît.
Et nous de réaliser immédiatement cette double vie, dès la prime enfance. Un intérieur intime et un extérieur fait de dissimulation, notamment par le biais du voile islamique imposé dès l’âge de sept ans.
Deux vies complètement différentes. Déjà un exil dans son propre pays.

Elle va nous dire ses rêves, ses espoirs, ses cauchemars.

« A partir du moment où l’on décide d’être des artistes libres et sans censure, dans notre corps et notre tête, nous sommes tous condamnés à l’exil, à cause des hommes de pouvoir et de leur fascisme », nous dit-elle, nous faisant toucher du doigt le paradoxe de tous les artistes iraniens de sa génération.

Ces jeunes femmes et ces jeunes hommes avaient ce rêve de se disperser dans le monde en entier pour accéder à la célébrité par le biais de leur art de jouer la comédie.
Maintenant qu’ils et elles sont ailleurs, il ne pensent qu’à leur pays, à Téhéran, comme une véritable schizophrénie.

Habillée de vêtements amples et noirs, sur un plateau très peu mais très subtilement éclairé, (coup de chapeau à Marco Giusti pour ses belles lumières), comme si nous étions en permanence dans une situation de semi-clandestinité, Mina Kivani va illuminer le plateau par sa présence, son charisme, son jeu, et ce, durant ces soixante minutes.

Devant deux grands miroirs mobiles qu’elle agencera de façon différentes en fonction de son récit, elle nous dévoile son histoire. Le miroir qui vous renvoie votre image, ou celles d'un monde terrible.

Je défie quiconque de ne pas être subjugué dans un premier temps pas son écriture acérée, au scalpel, sans concession.

La demoiselle appelle un chat un chat. (Sans mauvais jeu de mots « pré-ayatollahs ».)
Elle nous captive purement et simplement à révéler cette existence loin de la terre natale, loin de la famille.

Ses mots claquent et nous émeuvent, son énergie, son engagement, sa présence scénique, sa force de jeu nous bouleversent.

La musique de Siavash Amini, compositeur et producteur iranien, vient immédiatement coller parfaitement au propos de l’auteure-comédienne.
Des nappes de cordes synthétiques rudes, presque agressives, des boucles rythmiques à la fois austères et délicates viennent elles aussi nous

Une dernière partie du spectacle se révèle être une ode au théâtre, un hommage à l’art du comédien.

La scène, l’endroit où finalement l’exil n’existe pas, ou en tout cas existe moins.
La scène, le lieu où l’on peut jouer, danser, s’amuser, travailler et rire.
La scène, l’espace où les seules contraintes qui existent sont celles que l’on veut bien s’imposer.

Voici donc un magnifique moment de théâtre, où l’intime rejoint le politique.
L’un de ces moments dramaturgiques qui vous interpellent vraiment !

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