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La contrebasse

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Grave !

Grave, comme elle trône sur le plateau de la salle rouge du Lucernaire, cette magnifique contrebasse trois quarts !

Rarement, dans une pièce de théâtre, un objet, en l’occurrence ici cet imposant instrument de musique, rarement un objet tient avec autant de profondeur dramaturgique le rôle principal.

Car ne nous y trompons pas, Patrick Süskind sait bien ce qu’il fait, en 1981, en n’intitulant pas sa pièce « le contrebassiste ».

La contrebasse, cet instrument très particulier, énorme, grave, très grave, le plus grave de l’orchestre, que l’on prend dans ses bras et dont les vibrations et les sonorités sensuelles se transmettent à tout votre corps…
Surnommée « la grand-mère », au risque de vous espanter...

La contrebasse, cet instrument très difficile à jouer, (je vous parle en connaissance de cause…), lourd, que l’on doit difficilement transporter, et qu’on ne peut au passage embarquer avec soi dans les trains de la SNCF, sous peine d’amende…

C’est bien cette ambivalence qui permet au futur auteur du célèbre roman Le parfum de bâtir cette confrontation entre un homme et son instrument, à la fois de musique et de travail.
Car oui, nous allons assister à une véritable joute affective entre ces deux-là.

Ce contrebassiste professionnel, ce soutier de l’orchestre national, ce musicien torturé psychologiquement, casanier, solitaire, ce fonctionnaire, comme il se définit lui-même, va se raconter, va nous raconter sa vie par le prisme de son rapport conflictuel avec son outil de travail.

Il nous la présente, dans un premier temps, cette belle trois-quarts, nous détaille son fonctionnement, son histoire, son statut particulier dans l’orchestre.

Rapidement, très rapidement, même, il nous évoquera toujours grâce à elle ses rêves, ses rancœurs, son amour fantasmé pour une certaine Sarah, mezzo-soprano de son état, sans oublier ses préférences et ses détestations en matière de compositeurs classiques.

En s’emparant à bras le corps de la pièce et de cet objet quasi transitionnel, Jean-Jacques Vannier et son metteur en scène Gil Galliot nous livrent une magistrale et passionnante version de cette pièce à part dans le répertoire contemporain.

Nous sommes évidemment beaucoup à avoir en mémoire la prestation de Jacques Villeret dans sa création en 1998 au Théâtre Marigny.

Jean-Jacques Vannier et son metteur en scène nous offrent une toute autre lecture, différente, bien entendu, mais tout aussi remarquable et inspirée. (Je rappelle que les deux se connaissent bien pour avoir déjà travaillé ensemble, notamment en 2019 pour la pièce de François Rollin, Colères.)

Il campe un type complètement exalté avec beaucoup de force, de justesse et de finesse.
D’autant que cet homme semble être sponsorisé par une célèbre marque de….. (Je vous laisse découvrir comme j’ai pu découvrir moi-même son addiction par le biais d’une scène très drôle, dont l’impact visuel se suffit à lui-même).

Au cours de cette presque une heure et demie de spectacle, Jean-Claude Vannier va pourvoir son personnage d’une incroyable humanité.
Cet homme, finalement, nous dit son mal de vivre, son mal d’être.

Avec l’humour et la vis comica qu’on lui connaît (ses chutes à certaines répliques sont magnifiques… Son « Mais bon... » sur un runing-gag est grandiose, je n’en dis pas plus…), avec également une grande délicatesse, et parfois en drapant subtilement son personnage d’une sorte de folie à la fois intérieure et extérieure , le comédien nous fait rire, certes, mais il nous émeut beaucoup.

Durant tout le spectacle, il est sur une sorte de « fil » raide (non, je n’ai pas écrit le mot interdit…), qui fait que nous percevons parfaitement la pathétique condition humaine du personnage. Pathétique au sens premier du terme.

Au fond, cet homme sur scène pourrait être chacun d’entre nous, confronté à une existence plus ou moins triste, solitaire et sans joie.

Messieurs Galliot et Vannier ont procédé à quelques coupes dans le texte, notamment dans le long passage qui concerne l’histoire de cet instrument de musique.
Ceci ne nuit en rien à la force de la pièce. Bien au contraire.

En revanche, et le parti-pris est très réussi, des ajouts contemporains ont vu le jour, ce qui procure des rires dans le public qui reconnaît par exemple très bien cette pharmacienne qui occupe des fonctions très importantes. (Et là encore, je n’irai pas plus loin. A vous de découvrir…)

Il faut noter que le comédien tient très bien son archet, notamment en tirant sa corde de mi…

Jean-Jacques Vannier sera très applaudi, les spectateurs étant parfaitement conscients d’avoir assisé à un formidable moment de théâtre.
Vous savez ce qu’il vous reste à faire : direction toutes affaires cessantes le Lucernaire !

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