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Je vous écris dans le noir

© Photo Y.P. -

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Noir, c'est noir.
Un spectacle noir porté de façon lumineuse par une comédienne tout en blanc.

Oui, il est des spectacles qui relèvent d’un gigantesque coup de poing dramaturgique, et qui vous pétrifient sur votre siège, tellement ils sont intenses et forts !

Une femme en blanc sort d’une espèce de hamac, au lointain du plateau de la salle Marie-Curie. Elle se présentera à nous.
Elle, c’est Andrée Dubuisson.
Elle écoute le bruit des vagues, la douceur et le lyrisme de la langue arabe, elle respire le parfum des sardines grillées.
Nous sommes à Essaouira. 1961.

Elle est médecin. Elle a rencontré Jean. Les deux sont tombés éperdument amoureux l’un de l’autre.

Seulement voilà, cette femme a un terrible secret à révéler.
Elle est la seule femme en France pour qui un procureur de la République a requis la peine capitale pour un crime passionnel.

Elle va nous révéler son histoire, Pauline.
Car oui, Andrée est un prénom d’emprunt. Elle, c’est Pauline Dubuisson, qui vient de purger neuf années de prison pour avoir tué Félix, son amant. Nous saurons pourquoi et surtout dans quelles conditions elle est passée à l’acte.

Une histoire vraie.
Un destin féminin tragique, marqué par la fatalité. Comme une affreuse, et inéluctable redite.
A une époque, au sortir de la seconde guerre mondiale, où les femmes sont cantonnées à s’extasier devant la beauté des appareils électro-ménagers pour mieux et exclusivement s’en servir.

Evelyne Loew a écrit une remarquable adaptation (je pèse cet épithète remarquable) du roman éponyme de Jean-Luc Seigle, publié en 2016 aux éditions Flammarion.
Elle en a fait une passionnante entreprise dramaturgique, et mettant en exergue tous les moments les plus propices à la mise en forme théâtrale ainsi que toutes les images parfois insoutenables que le romancier a écrites.
Et puis surtout, elle est parvenue à nous poser une question essentielle, qu’on ne devrait plus se poser. Une question très actuelle : la condition féminine a-t-elle fondamentalement changé ?

De plus, cette adaptation est d’autant plus réussie que le roman utilise le procédé du flash-back et même par moments du flash-back dans le flash-back.
Nous ne serons jamais perdus, à remettre en forme le déroulé temporel de ce qui s’est passé.

Ici, on oublie totalement que ce texte est une adaptation. Comment ne pas penser durant cette heure, que la narration de ce dramatique fait-divers a été écrite d’abord pour le théâtre !

De cette adaptation, Gilles Nicolas et Sylvie Van Cleven en ont fait une magistrale leçon de théâtre.

Le plateau est nu. A l’exception donc, de ce grand tissu blanc qui servira de hamac, pas forcément propice aux pauses méridiennes, mais également de lit, de balançoire, mais aussi de cocon, de matrice sans oublier la barre de tribunal.
Le procédé fonctionne de façon merveilleuse, et dégage une poésie de tous les instants.

Sylvie Van Cleven interprète également ce rôle ô combien difficile et exigeant.
Elle va nous sidérer, nous émouvoir, nous bouleverser à nous narrer cette histoire, elle va également nous horrifier en nous révélant ce qu’a subi son personnage, à la libération.

 

La comédienne porte la parole de cette femme.
Le roman étant narré à la première personne du singulier, elle se met donc dans la peau de cette femme.
Elle va mettre en évidence de façon magnifique combien la société du début des trente glorieuses va peser sur les épaules de Pauline, lui faisant subir une dramatique existence, les moments d’espoir aboutissant à de terribles et fatales désillusions.

Mademoiselle Van Cleven s’est approprié le texte de l’adaptation avec une puissance de tous les instants.
Sans pathos de mauvais aloi, sans mièvrerie, elle dit les mots, terribles et violents, avec une intensité merveilleuse et surtout une irréprochable justesse.
Je défie quiconque de ne pas être complètement bouleversé.

Une leçon, vous dis-je !

Je ne saurais terminer ce papier sans préciser que ce spectacle est de ceux qui s’écoutent et s’observent attentivement.
La création sonore de Philippe Mion est particulièrement réussie. Nous sommes véritablement à Essaouira, nous sommes devant les remparts ! De plus, les extraits médiatiques retenus sont particulièrement bien choisis. (Je vous laisse découvrir.)

Il me faut également mentionner la très belle et très subtile création lumière de Lucie Joliot, qui démontre de façon exemplaire qu’on peut très bien éclairer avec beaucoup de sensibilité et de goût artistique un spectacle sans une débauche de projecteurs et d’effets en tous genres.

Vous l’aurez compris, ce spectacle allie parfaitement le fond et la forme en terme de complète réussite.
Je ne saurais trop vous conseiller de vous diriger vos pas toutes affaires cessantes à la Reine blanche, afin d’assister à cette magnifique entreprise artistique.
De celles dont on se souvient très longtemps !

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