Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Gustave Eiffel, en fer et contre tous

©Photo Y.P. -

©Photo Y.P. -

©Photo Y.P. -

©Photo Y.P. -

Tour pour un, un pour tour !

Sans l’ombre d’un doute, la révolution industrielle bat son plein : à peine entrés dans la salle noire du Lucernaire, nous entendons sourdre de de puissants coups métalliques et siffler une puissante locomotive à vapeur.

Gustave Eiffel peut donc donc venir se plaindre à nous : dame, c’est qu’il en a du souci !
A trois mois de la date de livraison de sa fameuse et éponyme tour, les riveurs et la plupart des charpentiers du deuxième étage viennent de se déclarer grévistes !
La tuile !

Ainsi commence ce remarquable spectacle (oui, je pèse cet épithète remarquable), dans lequel nous allons faire bien plus ample connaissance avec le génial constructeur.

Alexandre Delimoges, l’auteur et l’interprète va nous démontrer de façon magistrale que l’on peut faire œuvre de pédagogie historique tout en divertissant et de la plus belle manière qui soit ses spectateurs.

Ce qui frappe de prime abord, c’est la qualité de l’écriture de l’écrivain-comédien. (A moins que ce ne soit le contraire.)
Oui, grâce à une plume à la fois alerte, vive, trempée dans un humour qui fait mouche à tout coup, quitte à nous ravir de savoureux anachronismes (c’est ainsi par exemple que les amateurs de petites briques danoises se régalent…), il va purement et simplement nous captiver à nous présenter cet homme qui a dû lutter ferme, pour imposer son projet et accéder à la célébrité mondiale.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : l’aspect purement « biopic » ne constituera pas le seul angle dramaturgique de cette heure et quart.
Bien des thèmes beaucoup plus généraux seront abordés, sous couvert de nous édifier, au sens noble du terme.

C’est ainsi que sera soumis à notre réflexion le thème du patronat, du management, du capitalisme face à la grève et aux revendications du « prolétariat ». (Je résiste difficilement à vous révéler le nom du leader syndical des ouvriers-charpentiers… La trouvaille est drôlissime !)

Nous devrons également nous interroger sur le concept de « beau » dans l’art, et sur le fait que des artistes et non des moindres (Zola, Maupassant et consorts…) ont pu se montrer scandalisés à la seule idée de l’érection de cette tour.
(J’en profite pour recommander chaudement l’achat à la sortie de la pièce de l’ouvrage qui l’accompagne, avec le texte, et surtout des annexes importantes, comme la lettre de ces détracteurs illustres, sans oublier la magnifique réponse d’Eiffel. [NDLR : je n’ai aucun intérêt financier dans l’affaire…]

Autre thème important : celui de la peur du changement, de l’innovation.
Osez, semble nous dire Eiffel, foncez, n’hésitez donc plus !

La science, vecteur de progrès et d’émancipation sociale, ne sera pas oubliée non plus.

Voici pour le fond, tout à fait passionnant.
La forme ne l’est pas moins.

Ce spectacle pourrait pratiquement se revendiquer du one-man-show, voire du stand-up, tellement Alexandre Delimoges va multiplier les adresses au public, et nous prendre à parti.
Ici, il s’agit presque de faire de nous non seulement des confidents, mais aussi et peut-être surtout des témoins, de nous faire participer à la réflexion du personnage et à sa perplexité, à ses doutes, mais aussi à sa détermination finale.

Ces adresses sont très drôles, toujours pertinentes, jamais gratuites. Ici, tout se justifie, même les anachronismes : Eiffel est un visionnaire, qui sait pratiquement de quoi le XXIème siècle sera fait.
Le parti-pris, fort judicieux, fonctionne à merveille.

Le comédien m'a parfois fait penser à l'un de mes héros, je veux parler du grand Rowan Atkinson, le créateur du célèbre Mister Bean, par sa gestuelle, ses mimiques, voire ses grimaces. Là encore, le procédé comique est épatant.

Robert Kiener, qui met en scène ce spectacle, a bien compris que le texte, la faconde et l’humour du comédien se suffisaient en grande partie.
Le quatrième mur volant en permanence en éclats, il n’était donc pas nécessaire d’envisager une immense scénographie : ici, un porte-manteau, une chaise, un guéridon avec quelques lettres, et le tour est joué (sans mauvais jeu de mots…)

A propos de lettres, la scène du courrier est un remarquable moment de comédie. (Et non, vous n’en saurez pas plus…)

Nous allons nous instruire, certes, nous nous divertissons, mais nous allons également être très émus.
Dans une scène on ne peut plus intense et réussie, Eiffel évoque le scandale du canal de Panama, auquel il a été mêlé.
Le comédien devient alors bouleversant, et un silence assourdissant monte alors des rangs des spectateurs.

Vous l’aurez compris, ce spectacle est de ceux qui se savourent de bout en bout.
Ou comment le théâtre permet de se cultiver, vraiment, totalement, tout en permettant de se divertir.
Finalement, ils sont plus rares que l’on ne pense, ces spectacles-là.
Alexandre Delimoges réussit au-delà de toute espérance dans cette démarche.

Ne manquez pas cette remarquable entreprise artistique !

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article