5 Mai 2023
Ces mauvaises herbes, seraient-ce des joueurs de pelouse ?
Etrange, ce plateau du studio de l’Espace Cardin...
Sur le sol, gisent trois formes bizarres, immobiles, faites, semble-t-il, de drôles de fibres. Dans la pénombre, on ne voit pas très bien. Mystère…
Et puis soudain, alors que les lumières de la salle ont été éteintes, ces formes se mettent en mouvement.
Des êtres à la croisée des chemins entre Chewbacca et des créatures faites de lichens et de cheveux d’anges issus de Tillandsia usneoïdes…
Les trois vont se présenter, au micro, avec une voix vocoderisée parlant un mélange d’anglais, d’espagnol et d’un langage inconnu : ce sont des êtres hybrides, ce sont des êtres trans, trans-planétaires, asexués, agenrés, des espèces de champignons-rhyzomes .
C’est notre futur.
Oui, pour la chorégraphe-danseuse-musicienne Rocio Berenguer, notre futur sera végétal, ou ne sera pas.
Ce postulat de départ, elle ne l’a pas inventé. Fidèle à sa façon de concevoir un spectacle, elle a pris attache auprès de scientifiques experts de la chose biologique.
De plus, la symbolique est très forte : les mauvaises herbes sont celles qui résistent malgré tous les pesticides et autres saloperies chimiques, qui poussent où elles ont décidé de pousser, sans rien demander à personne et sans avoir à se justifier de leur existence.
Thebadweeds, c’est un groupe de trois musicien(ne)s-danseur(se)s que la Senorita Berenguer met en scène, met en mouvement pendant presque quatre-vingts minutes, dans un concert-ballet au cours duquel vont se dérouler des chorégraphies, des danses, des événements et des moments de paroles tous plus réjouissants les uns que les autres.
Ces trois-là nous annoncent la couleur, sur un lointain composé d’un cyclo et un revêtement assorti sur le sol, sur lesquels sont projetées des lumières pastel : « It’s time to change, it’s a good timing for a metamorph ! »
Baptiste Malgoire et Killason ont composé une musique électro qui se montre beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, élaborée à partir de boucles rythmiques, d’afro-beats, de polyrythmies ou de mouvements plus éthérés, propice à une certaine méditation, une musique faite également de sons et de samples retravaillés et remixés.
C’est sur cette base musicale que vont danser les trois créatures. Avec des chorégraphies assez particulières.
Ce sont des êtres hybrides, ne l’oublions pas, ces créatures ont donc « bricolé » leur propre vocabulaire et grammaire corporels.
Au fond, il y a quelque chose d’un peu enfantin, dans cette manière de danser. On est presque en présence d’une démarche d’exploration du mouvement, comme si l’on avait demandé à des enfants comment définir toutes les façons de se mouvoir dans tel ou tel milieu, dans telle ou telle situation donnée.
Bien entendu, ces chorégraphies sont très travaillées, très abouties. Rien ne semble être laissé à l’improvisation.
Nous assistons donc à une succession de morceaux dansés, parfois d'inspiration break dance ou hip-hop, avec projection de textes sur l’écran au lointain. Des textes parfois créés à partir d’onomatopées ou de mots répétés, triturés, déformés.
Les trois artistes ne ménagent ni leur peine, ni leur énergie : danser avec un tel costume n’est pas fait pour économiser le nombre de calories perdues.
Un message politique est au passage délivré : l’entreprise Monsanto, son agent orange, son glyphosate seront évoqués dans des termes qui n’encouragent pas à en devenir actionnaire.
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Une autre présence sur la scène va provoquer bien des sourires : le futur est certes végétal, mais la technologie est semble-t-il toujours de mise, témoin ce petit robot motorisé et piloté à distance, comme ces voitures téléguidées pour enfants.
Ce robot est souvent partie prenante des chorégraphies, et semble parfois « provoquer » les trois autres créatures.
Deux d’entre elles sortiront d’ailleurs de la salle pour aller dans le jardin du théâtre, dans lequel attendent les spectateurs de l’autre spectacle.
Grâce à une caméra, nous assistons à cette sortie. On imagine la surprise de ceux venus pour Isabelle Huppert et Robert Wilson…
Ce spectacle comporte également des passages textuels.
Paradoxe, l’un de ces monologues nous parle de la vacuité des mots, prenant pour exemple de façon très drôle les westerns, dans lesquels il n’est pas besoin de parler pour que l’action s’accomplisse.
Ce passage est très drôle.
Tout comme à un moment l’auto-dérision dont fait preuve le spectacle, avec l’un des artistes qui lance à la cantonnade : « c’est expérimental » !
Ne partez pas avant la fin de ces quatre-vingts minutes, puisque est diffusé un clip tourné avec des enfants de l’école Condorcet de Poitiers.
Des enfants avec chacun une cagoule blanche, qui dansent et qui jouent avec l’un de ces grands champignons-rhyzomes.
Là encore, le futur… L’avenir…
Ce spectacle singulier, unique, fascinant est de ceux qui se regardent les yeux écarquillés, qui se dégustent d’un point de vue visuel et sonore.
Grâce à cette création très originale, Rocio Berenguer et sa petite troupe parviennent à nous questionner quant à notre futur, certes, mais également et peut-être surtout quant à notre présent et à ses conséquences.
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MI-HUMAINES, MI-VÉGÉTALES, DES CRÉATURES LOUFOQUES CHANTENT, SLAMENT ET DANSENT LE POST-ANTHROPOCÈNE. Rocio Berenguer est une artiste universelle qui projette l'humanité dans un monde trans-es...
https://www.theatredelaville-paris.com/fr/spectacles/saison-2022-2023/theatre/thebadweeds