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Amnésia

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le temps des bâches maigres ?

En tout cas, en voici une, de ces grandes bâches vertes, dépliée pour l’occasion par les personnages qui pénètrent sur le plateau de la salle Copi, définissant un lieu bien particulier, qui va se remplir de bassines d’eau et de fruits.
Des jeunes gens, des amis, vont partager un moment commun.

Un premier moment de purification.
Un temps d’ablutions rituelles, un temps où l’encens brûle, entourant ces personnages et les spectateurs du premier rang de volutes parfumées.

Un temps pour lancer le propos dramaturgique de la pièce : nous raconter une fable des temps modernes, une histoire politique pour les grands, qui commencerait pourtant comme de bien entendu par les mots traditionnels : il était une fois…

Il était une fois des potes d’enfance que le pouvoir et la politique allaient définitivement séparer.

Il était une fois un royaume assez contemporain qui pourrait par exemple faire penser à un certain royaume chérifien du Maghreb, dans lequel un monarque absolu règne depuis déjà vingt-neuf ans, apprendra-t-on…
Un roi qui a la mémoire courte, et qui n’hésite pas à faire supprimer ceux qui partagèrent ses ablutions.

Un roi qui a oublié toute humanité, qui fera enfermer la femme de l’un d’entre eux dans une prison aux fenêtres murées, au plafond abaissé pour « faire oublier à vos os toute idée de verticalité. »

Sarah M. a écrit et mis en scène un texte qui met en lumière les passions humaines aux prises avec les passions politiques.
Pour Mademoiselle M., il est question ici de nous montrer que la mémoire, l’enfance, la jeunesse ne résistent pas aux affres de la puissance et aux vicissitudes politiques.

Si le propos n’est pas vraiment nouveau, c’est le traitement dramaturgique de cette fable qui mérite de s’y arrêter assez longuement.
Durant un peu moins d’une heure et demi, nous allons être plongés dans une ambiance lourde et mystérieuse, dans un endroit où l’on devine que tout peut arriver.

Deux espaces distincts sont délimités sur la scène : ce qui se passe devant ou derrière un fin rideau de chaînettes métalliques.
Derrières ces nombreux filaments, nous devinons des moucharabiehs, ces cloisons aux motifs géométriques qui permettent de voir sans être vu.
Nous sommes véritablement dans une ambiance orientalisante.

Nous allons donc devoir faire un effort pour visualiser ce qui se passe devant nos yeux, d’autant que tout sera éclairé très faiblement, parfois en contre, parfois en lumière rasante. Nous sommes véritablement devant un tableau d’un peintre ténébriste.
Il faut tirer un grand coupe de chapeau à Guillaume Tesson pour ses lumières.

C’est donc dans cette ambiance d’une très très sombre clarté qu’il faudra également être attentif à la chronologie : il ne faut surtout pas perdre le fil temporel, pour comprendre vraiment ce qui s’est passé.
Heureusement, des textes projetés au lointain nous aident.

Ce climat inquiétant et peu rassurant sera toutefois propice à des moments poétiques. L’utilisation de la langue arabe sera un véhicule privilégié de cette poésie, voire d’un certain onirisme.
Des lamentations, des images, des métaphores subtiles nous renvoient à cet univers poétique.

Tous les comédiens sont irréprochables.
Avec notamment une scène formidable.

Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre, en costume trois pièces aux fines rayures, incarne le roi.
Le monarque a daigné accorder une interview à une journaliste aux ordres.
Nous, nous serons les spectateurs présents dans le studio.

Le comédien est épatant en monarque absolu, fumant durant tout l’entretien (là encore, tout ceci nous rappelle un personnage très chérifien ayant existé…), tout sourire, faussement modeste et humble.
Au fur et à mesure que certaines questions abordent (très légèrement toutefois) la disparition de Mehdi, l’opposant principal (interprété avec une vraie puissance par Sofiane Bennani), le ton se durcit, pour finir sur des propos qui font froid dans le dos.

Une scène magnifique ! (La réplique sur les septennats est formidable. je n'en dis pas plus !)

Mehdi, un prénom qui au passage n’est pas choisi au hasard.
On pense évidemment à l’affaire Ben Barka.
La pièce propose une réponse à l’assassinat de ce leader d’opposition devenu président de l’assemblée consultative dans un certain royaume (chérifien, le royaume…) et dont le corps au demeurant n’a jamais été retrouvé à ce jour...

Les lumières se rallumeront finalement.
La démonstration de Sarah M. est totalement convaincante.

Un moment de théâtre qui interpelle, qui délivre un message fort, dans une forme dramaturgique à la fois mystérieuse et poétique.
Un spectacle intitulé Amnésia, pour mieux nous remémorer les faits.

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