11 Février 2023
Une housse mortuaire. De laquelle est extirpée une paire de lunettes ovales à fines montures métalliques.
Celles ayant appartenu à une femme non-rééducable, aux dires de cet oligarque russe, qualifiant ainsi la journaliste russe Anna Politkovskaïa, légitimant implicitement et par la même occasion son assassinat, le 7 octobre 2006.
Le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine.
Roxane Driay, la directrice artistique de la compagnie La Portée s’est emparée à bras le corps du texte du dramaturge italien Stefano Massini pour porter sur le plateau la trajectoire de cette journaliste ayant payé de sa vie son courage, son obstination, sa haute déontologie et son intransigeance.
L’une des grandes qualités de ce spectacle très abouti est d’avoir parfaitement retranscrit le principal parti-pris dramaturgique de l’auteur : tout comme Anna Politkovskaïa qui ne se posait ni en juge, ni en commentatrice, seuls les faits, rien que les faits vont compter.
Ce sont nous autres, les spectateurs, qui, horrifiés devant ce que nous allons découvrir, allons comprendre, nous forger et conforter notre propre opinion.
Comme les lecteurs des articles, sans ces faits, nous ne saurions pas, nous ne mesurerions pas la tragédie et son ampleur.
Oui, ce qui s’est passé en Tchétchénie, à Grozny notamment, oui les exactions de l’armée russe, oui la liquidation d’un quart de la population hommes-femmes-enfants en dix ans, oui tout ceci est monstrueux.
Mademoiselle Driay va donc incarner la journaliste de Novaïa Gazeta, l’un des derniers organes de presse indépendant de Russie.
Tout commence dans le salon d’Anna. Un espace entre-deux, entre vie et mort.
Un espace qui va devenir le lieu d’une succession de tableaux mettant en scène avec beaucoup de puissance visuelle les principaux « épisodes » marquants de la vie du personnage principal…
Comme un journal de bord de la carrière d’une intransigeante reporter de terrain.
La comédienne n’est pas seule sur scène.
Le comédien et musicien Joan Tauveron est là lui aussi, incarnant les personnages qu’elle va rencontrer tout au long de cette heure et quart de spectacle.
Les deux se partagent de façon judicieuse les deux éléments d’un costume en tissus pied-de-poule
On comprend évidemment et rapidement que ces deux là sont au service de la même et implacable démonstration.
C’est ainsi que nous allons notamment faire la connaissance de ce jeune soldat de 19 ans, interviewé par Anna, payé pour tuer trois ou quatre personnes par jour, « grâce » en particulier à la technique du « fagot humain », consistant à placer une grenade au milieu de dix personnes ligotées ensemble.
Les faits, rien que les faits. Encore. Toujours.
Le musicien s’empare alors de sa guitare comme une kalachnikov pour en tirer des sons saturés et distordus.
Roxane Driay nous fera réaliser toutes les difficultés rencontrées par son personnage pour pouvoir travailler sur le terrain de la guerre, elle nous dira de façon glaciale et factuelle tous les risques, les dangers, toutes les privations, aussi.
Dans une scène d’une magnifique et sidérante intensité, Mademoiselle Driay, avec une force dramaturgique époustouflante, nous montre les retrouvailles de la journaliste avec un élément qui peut nous paraître tellement dérisoire mais qui peut tant manquer par temps de guerre : l’eau.
Je peux vous assurer que dans la salle, les spectateurs n’en mènent pas large.
Joan Tauveron n’est pas que guitariste.
Il est également un illustrateur sonore, qui lors de ce spectacle va créer en live tout un tapis de son parfois étranges, une partition élaborée à partir de sons samplés en direct.
C’est ainsi qu’il va enregistrer les bruits produits par l’héroïne (le glou-glou du thé servi dans une tasse, un papier déchiré, un bruit de cuiller…) pour remixer tout ceci dans son progiciel et nous faire entendre une œuvre à la fois réelle et onirique.
Encore un parti-pris artistique qui fonctionne pleinement.
Une autre scène marquante nous remettra en mémoire la participation de la journaliste aux négociations lors de la prise d’otages de théâtre Doubrovka en 2OO2, à Moscou.
Pratiquement dans le noir, la salle retient son souffle.
Et puis nous entendrons les mots de Dmitri Mouratov, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, recevant en 2O21 le prix Nobel de la paix, dédiant son prix aux six reporters de son journal assassinés ces dernières années.
Le journal est au passage menacé en permanence de se voir retirer sa licence de diffusion, comme en juillet dernier, suite à sa couverture dérangeante pour le pouvoir russe de la guerre en Ukraine.
https://www.leparisien.fr/international/russie-le-journal-novaia-gazeta-menace-de-cesser-toute-diffusion-28-07-2022-ZMKDBRETHBC3LGC5OCW4QDUFWM.php
Il faut aller voir ce spectacle maîtrisé de bout en bout et dont la fond le dispute à la forme en terme de réussite.
Un spectacle qui nous rappelle qu’une des fonctions du théâtre est de nous dire le monde tel qu’il ne va pas, mais aussi de témoigner, de rappeler ce qui s’est passé.
Pour ne pas oublier. Jamais.
Anna.
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Le spectacle sera donné au théâtre des Déchargeurs en avril prochain. Je vous le rappellerai en temps voulu.