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L'augmentation

© Photo Y.P. -

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Attention : premier spectacle incontournable de ce début 2023 !

Le rire et une vraie réflexion augmentés au Théâtre 14 !

Ou comment commencer l’année avec un spectacle brillant et hilarant.

En 1968, Georges Perec, celui de l’Ouvrage de Littérature Potentielle, celui de La disparition, celui de La vie mode d’emploi, Georges Perec donc, publiait un texte intitulé L’augmentation, qui deviendra une comédie radiophonique puis une pièce de théâtre en 1970.

Dans cette pièce, au texte constitué d’une seule phrase, sans ponctuation, rédigée à la deuxième personne du pluriel, comme dans La modification de Michel Butor, nous voici confrontés à une tentative de demande d’augmentation faite à un chef de service.
C’est l’argument central de la pièce.

Fidèle à sa méthode dite « de l’épuisement », Perec va décliner de multiples manières cette demande d’augmentation.
La forme générale est celle d’un organigramme algorithmique, dans lequel sont évoquées toutes les possibilités de la démarche qu’un employé envisage d’entreprendre envers son supérieur, avec quantités d’options, de variables, d’alternatives et autres micro-changements.
Allant du conditionnel présent au passé composé, en passant par le futur et le présent de l’indicatif, ce texte époustouflant et vertigineux (je pèse ces épithètes) nous confronte à toutes ces variations.

C’est une reprise que nous propose le Théâtre 14 d’un spectacle datant d’une dizaine d’années, et que les deux patrons des lieux ont eu l’excellente idée de programmer.

Anne-Laure Liégois, la metteure en scène, Anne Girouard et Olivier Dutilloy, les deux protagonistes sur scène ont donc remis pour notre plus grand plaisir sur le métier leur ouvrage. Et réciproquement d’ailleurs.

Les trois nous proposent donc une heure délirante faite de la plus grande des subtilités et de la plus admirable des virtuosités.
Oui, virtuosité. Parfaitement.

Car il en faut, de la virtuosité, pour interpréter ce texte sidérant, qui formule, reformule, décline, arrange, réarrange, adapte, réadapte cette « simple » demande d’augmentation.
C’en est parfois hallucinant.

Les deux prennent place derrière un bureau. Ils nous font face, mains à plat, et nous fixent.
La couleur générale est le gris. Costume étriqué pour lui, tailleur strict pour elle. On ne rigole pas, dans cette entreprise.

Immédiatement, nous comprenons le propos.
Melle Girouard et M Dutilloy commencent la première partie de la pièce. Un débit lent, presque haché, dans lequel la combinaison des possibles nous est annoncée une première fois.

Et puis la mécanique dramaturgique se met en place. Imperceptiblement, graduellement.
Les mots seront repris, triturés, la situation initiale sera détricotée, retricotée impitoyablement, sans pitié, sans relâche.

Les trois artistes ont su parfaitement su trouver un rythme, une mécanique, un « flow », pour reprendre une expression actuelle, à cette longue phrase que constitue le texte.
Nous sommes face à des épisodes très structurés, qui vont aller croissant pour arriver à une situation à la fois exacerbée et quasi-surréaliste. (La table et les deux fauteuils seront mis à rude épreuve...)

Je n’en finirais pas de vous rapporter les haut-faits d’Anne Girouard (qu'on aurait bien tort de réduire à sa seule prestation (certes excellente) dans le rôle de Guenièvre dans la série Kaamelott) et d’Olivier Dutilloy ! Quelle palette de jeu ont-ils, ces deux-là !
Leurs ruptures, leurs mimiques, leurs silences, aussi sinon plus importants que le texte, leur engagement et leur force comique nous ravissent.

On le savait, bien entendu, mais quand même, Anne Girouard et Olivier Dutilloy ont une sacrée vis-comica !
Ce qu’ils nous proposent nous fait hurler de rire.

Leur glissement d’une situation somme toute banale vers ce délire scénique est jubilatoire, voire jouissif !

Les spectateurs ne s’y trompent pas, les rires étant de plus en plus nombreux à fuser !
Oui, de très sages et très austères, la comédienne et le comédien glissent progressivement vers un véritable chaos sur le plateau, comme une apocalypse entrepreneuriale.
C’est évidemment cette progression qui constitue un autre aspect remarquable de cette entreprise artistique.

Pour autant, les deux vont également nous faire sacrément réfléchir, voire nous émouvoir.
Parce que les mots de Perec ne sont pas seulement que drôles.
Mine de rien, une analyse et une dénonciation plus que fine du monde de l’entreprise se dégage de tout ceci.
Le côté impitoyable, dur, sans pitié, avec ses chefaillons et leurs tracasseries administratives, ses DRH féroces, ses employés asservis et parfois lâches, tout est dit…
On arrive même grâce à la mise en scène à un petit côté « MeToo dans l’entreprise ». Je n’en dis pas plus et vous laisse découvrir.

Les spectateurs réserveront une ovation plus que méritée à Anne Girouard et Olivier Dutilloy. Les « bravo ! » eux aussi fusent.

Supposons pour simplifier, car il faut toujours simplifier, que vous ayez envie d’assister à un remarquable et désopilant spectacle, qui pour autant vous propose une vision sociétale très pointue et sans concession…
Si oui, ne passez surtout pas à côté de cette Augmentation !
Si non, Mesdemoiselles Yolande puis Hermeline vous attendent dans leur bureau...

© Photo Y.P. -

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