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Fin de partie

© Photo Y.P. -

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Beckett. Osinski. Lavant.

Et de quatre !

Après avoir commencé par monter l’un des derniers textes de Samuel Beckett, Cap au pire (en commençant donc par la fin, comme une prémonition…), après La dernière bande et L’image, Jacques Osinski retrouve Denis Lavant pour une exceptionnelle version de la deuxième pièce du dramaturge irlandais.

Ai-je écrit exceptionnelle ? Oui, oui, exceptionnelle !
J’en suis convaincu, on parlera longtemps de ce spectacle dans les futures annales du théâtre, tout comme La trilogie de la villégiature de Strehler ou La cerisaie de Françon.
Je ne voudrais d’ailleurs pas être à la place du prochain metteur en scène qui voudra mettre en scène cette Fin de partie, tellement ici, la barre est haute.

Jacques Osinski et ses quatre comédienne-comédiens sont parvenus de façon sidérante et magnifique à faire « exploser à nos oreilles le langage quotidien de Beckett », pour reprendre le mot de Roger Blin, qui créa le rôle principal de la pièce en 1957.
Nous allons prendre en pleine face ce discours et ces mots répétitifs, d’apparence anodine, avec une logique toute relative, le tout dans un sentiment de pesanteur, d’immobilité, avec des références au passé des quatre personnages pour mieux dénoncer la vacuité du présent dérisoire et d’un futur inexistant.

Un lieu dont on ne sait rien.
Une maison, un bateau en perdition, une arche où vivrait la dernier famille survivante de l’humanité ?
En 1957, on pouvait certes trouver des références à un temps post-apocalyptique ; de nos jours, avec les nombreuses évocations d’une nature disparue, on pense évidemment aux conséquences finales du dérèglement climatique. La partie est devenue écologique. Elle est finie.

La dernière pitoyable et pathétique famille, donc.
Quatre personnages dont le corps a beaucoup souffert.

Il y aurait Clov et Hamm.
Un fils et un père, un valet et un maître, un presque-invalide et un paraplégique, un souffre-douleur et un tortionnaire, un opprimé et un tyran, un type qui voudrait quitter le second sans y parvenir, un corps et un esprit, (Joyce et Beckett?), dans une étrange et délétère relation.
Un couple fait de tous les contraires.
Un auguste et un clown blanc dérisoires.

Denis Lavant et Frédéric Leidgens sont ces deux êtres pathétiques, au sens premier du mot. Pathétique, celui qui suscite une émotion intense.
Les deux artistes se livrent chacun sur la scène de l’Atelier à une époustouflante prestation, nous faisant ressentir toute la folie et l’absurdité beckettiennes.
Par le texte, bien entendu, un texte ardu parce que fait de petites phrases sans véritable narration, mais également, et peut-être surtout, par la prise à bras le corps des didascalies de la pièce.
C’est à mon sens là que se situe la plus grande réussite de cette entreprise artistique.

On le sait, la pièce est composée d’environ 3O % de ces indications scéniques.
C’est ainsi que les trois premières pages du texte sont composées de ces didascalies qui nous permettent de découvrir Clov, lui même découvrant (au sens premier du terme, d’ailleurs…) Hamm.

Une nouvelle fois, pour notre plus grand plaisir et ma plus grande admiration, Denis Lavant, mime, clown de formation, se livre à un travail hallucinant et jouissif.
Sa voix éraillée à nulle autre pareille, sa capacité à rester immobile, sa gestuelle, ses déplacements d’un être boitillant en permanence, ses effets répétitifs burlesques, (la séquence de l’escabeau est extraordinaire!), tout ceci relève encore et toujours d’un art magistral et sans aucun doute unique dans le paysage dramaturgique français.

On est une nouvelle fois complètement sidérés par Lavant, dont la merveilleuse folie personnelle, rejoint avec tellement de force celle de l’auteur.

Il ne faudrait d’ailleurs pas passer sous silence la dimension comique de la pièce.
Le texte, les situations nous font sourire et rire.
Denis Lavant est bien souvent le vecteur de cet humour.
Son extraordinaire tirade « Si je ne tue pas ce rat il va mourir » provoque l’hilarité.
La partie de Beckett touche à sa fin, mais elle est drôle !

© Photo Y.P. -

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Sur son fauteuil, Frédéric Leidgens lui aussi se livre à une prestation qui force l’admiration.
C’est son personnage, immobile et volubile qui se coltine avec la plus grande partie du texte. (Un texte rendu ardu par la non-logique apparente du propos.

C’est lui qui fait avancer une action qui n’existe pas, pauvre et pitoyable narrateur cloué dans son fauteuil roulant.


Son Hamm est d’une incroyable épaisseur.
Le comédien incarne cet être ambivalent, ambigu, avec une force poignante. Tous les spectateurs ne peuvent qu’être pendus aux dires de ce type à la calotte de feutre et aux lunettes noires d’aveugle. Ce tyran du quotidien.

Nagg et Nell, les parents de Hamm, amputés suite à un accident de tandem dans les Ardennes, qui vivent dorénavant chacun dans une poubelle.
Claudine Delvaux et Peter Bonke sont ces deux torses qui apparaissent de temps à autres, relevant au lointain le couvercle de leur poubelle respective.

Coup de chapeau également à Yann Chapotel, qui signe une scénographie oppressante au possible, à Catherine Verheyde qui éclaire très subtilement le plateau (là encore contraste entre ambiance lumineuse douce et lumière crue), et à Hélène Kritikos pour ses costumes. (Le pull et le pantalon étriqués de Denis Lavant renforcent le côte « petite chose » de son personnage.)

Ne passez surtout pas à côté de cet incontournable spectacle qui magnifie cette deuxième pièce de Samuel Beckett.
On ne peut qu’être admiratif du travail de Jacques Osinski et de sa petite troupe !

© Photo Y.P. -

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